Dès que la conscience est éveillée, l'être qui sent et qui agit dirige son regard vers tous ces biens qui lui appartiennent, en redouble indéfiniment la présence par la pensée, se complaît et se roule dans leur possession et dans leur jouissance.
Mais la même conscience qui est capable de nous asservir est capable aussi de nous délivrer ; car elle nous donne le spectacle de nos propres états qui nous apparaissent alors comme ceux d'un autre. Nous les apercevons ainsi dans une lumière plus pure : nous obtenons à leur égard une sorte de désintéressement ; nous nous détachons de ce que le regard nous montre pour ne plus faire qu'un avec le regard qui le voit ; et tout ce qui est en nous reçoit de ce regard qui l'enveloppe et qui le pénètre un invisible rayonnement.
La connaissance que j'ai de ma propre douleur n'est pas douloureuse, pas plus que la connaissance que j'ai de la couleur n'est elle-même colorée. Cette impassibilité de la conscience, c'est la présence en moi du regard par lequel Dieu contemple toutes choses ; mais je suis si éloigné de Dieu que le regard qui devrait me détacher de mon mal lui donne souvent plus d'acuité.
L'impassibilité est la condition même de la connaissance. Seulement cette impassibilité ne doit pas être confondue avec l'indifférence ni avec la dureté. Sans doute elle nous rend insensibles à l'égard de tous les mouvements de l'amour-propre. Mais c'est pour nous rendre semblables à une surface polie et nue, sur laquelle les nuances les plus fugitives du réel, ses aspects les plus fragiles révèlent leur présence par une touche infiniment délicate. Cette impassibilité, c'est l'état d'une sensibilité pure ; il ne se distingue plus d'une connaissance parfaite.
L'être qui se regarde comme un objet se rejette dans l'univers pour devenir le spectateur de lui-même ; mais alors il est déjà au-dessus de cet être qu'il regarde. L'être que je connais en moi n'est plus moi dès que je le connais : il est déjà un autre. Ainsi la conscience est un acte par lequel je deviens toujours supérieur à moi-même.
On a dit que chaque conscience est l'image de ce qui est au-dessus d'elle et le modèle de ce qui est au-dessous d'elle ; c'est dire que sans sortir d'elle-même elle peut connaître tout ce qui est. Mais la conscience, en ouvrant devant nous l'infini, nous montre la misère de toutes nos acquisitions. A quoi servirait la conscience, si elle enfermait le moi dans sa propre clôture ? Mais, en la lui découvrant, elle l'invite sans cesse à la franchir. Et c'est parce qu'elle est désintéressée qu'elle nous délivre de notre attachement à nous-même et par conséquent de nos limites.