Que parlez-vous du moi comme s'il était une chose ? Il n'y a rien en lui que le pouvoir de devenir à chaque instant quelque chose, c'est-à-dire autre chose. Car il faut que l'esprit ne soit rien pour qu'il puisse tout accueillir, qu'il soit invisible pour qu'il soit transparent à tous les rayons, qu'il soit plus petit que le grain de sénevé pour qu'il ne puisse rien obtenir que par sa propre germination, qu'il soit dépouillé de tout corps et de toute possession particulière pour que tout ce qu'il pourra devenir soit l'effet de sa pure opération ou de son consentement pur.
Le moi ne peut pas se connaître autrement qu'en s'exprimant. Mais en s'exprimant, il se réalise ; il prend possession de certaines dispositions, qui jusque-là étaient en lui sans être lui, mais qui ne deviennent siennes que par le choix et l'usage qu'il en fait. C'est ce moi exprimé par l'action et par la parole qui témoigne de notre existence aux yeux d'autrui ; c'est lui qui est l'objet de la mémoire et qui forme peu à peu notre être le plus secret. Ainsi le moi n'est pas un être donné, mais un être qui ne cesse de se donner à lui-même : et le sentiment qu'il a de soi est moins la révélation de ce qu'il est qu'un appel à l'acte par lequel il va être.
Le moi a toujours quelque modèle auquel il cherche à ressembler : mais c'est déjà commencer à se réaliser que de choisir un modèle. Le moi est un débat entre plusieurs personnages : mais il y en a toujours un dont il se rend solidaire. On trouve dans le moi une multiplicité d'éléments qui forment la matière de son activité, le corps, les désirs, les rêves de l'imagination et même la raison : mais chacun d'eux peut devenir l'objet exclusif de ses soins au point de se confondre à la fin avec lui-même. Or, puisque le moi devient ce qu'il a choisi, il importe qu'il règle son choix : car il y a en lui la semence de tous les vices, et, pour les faire croître, il lui suffit d'un peu de complaisance.
Pourtant, choisir le meilleur, ce n'est pas mutiler sa nature, ni détourner le regard de ses mouvements les plus bas, ni chercher à les étouffer : c'est utiliser la force qui s'y cache, c'est lui donner un autre cours et la transfigurer. Alors le moi cesse d'être divisé. Mais il n'est un que s'il s'unifie. Le propre de la vie spirituelle, c'est de produire l'intimité la plus parfaite entre les êtres multiples qui habitent notre conscience. Chacun d'eux, il est vrai, montre tantôt une pudeur par laquelle il se dérobe, tantôt un amour-propre par lequel il cherche à triompher. Mais, comme dans la société extérieure et visible où tous les individus doivent accepter de se tendre la main, de se comprendre et de se soutenir, il faut que chacune de nos puissances intérieures consente à parler et à écouter tour à tour, à tenir son rôle en l'accordant avec celui de toutes les autres. La paix avec soi est souvent plus difficile à obtenir que la paix avec autrui : mais la conscience est un peuple tumultueux dont le moi est l'arbitre et le conciliateur.