Penser, c'est avoir conscience de soi, c'est se posséder soi-même. Mais il n'y a pas de différence entre l'acte par lequel je me connais et l'acte par lequel je me crée. De même que la fécondité de l'acte providentiel ne cesse de produire dans le monde des êtres nouveaux, je ne cesse aussi de produire en moi de nouveaux états par l'acte de mon attention : ainsi, grâce à l'opération de la conscience, je me crée moi-même comme Dieu crée le monde.
Qu'est-ce en effet que le moi, sinon ce que chacun connaît de lui-même ? Je ne puis rien m'attribuer de ce que j'ignore : cela appartient à un être auquel je suis uni, mais dont je ne puis identifier les mouvements avec moi tant qu'ils ne sont pas devenus pour moi un objet de connaissance et d'assentiment. Ainsi, il n'y a d'âme que pour celui qui connaît son âme et qui, en la connaissant, la fait être. Et demander de se connaître, ce n'est pas supposer que l'on est avant de se connaître, comme les choses sont avant que le regard s'y applique : le propre de la connaissance de nous-même, c'est précisément de nous faire.
C'est que se connaître, ce n'est point découvrir et décrire un objet qui est soi, c'est éveiller en soi une vie cachée. La conscience me révèle des puissances qu'elle met en œuvre. Elle est pour le moi à la fois une analyse et une éclosion.
Ma nature, dit-on, est multiple et faite de puissances qui m'appartiennent avant que je les connaisse. Mais les connaître, c'est les exercer ; et, avant que je les exerce, puis-je les dire miennes ? En vérité, je ne puis appeler moi ce trésor obscur dans lequel je ne cesse de puiser, qui me propose toujours de nouveaux dons et qui se retire de moi dès que mon attention fléchit ou que ma volonté se refuse.