Quand on est seul, on dit qu'on est seul avec soi, ce qui implique qu'on n'est pas seul, mais qu'on est deux. L'acte par lequel nous nous dédoublons pour avoir conscience de nous-même crée en nous un interlocuteur invisible auquel nous demandons notre propre secret. Pourtant, de ces deux êtres qui naissent en nous dès que la conscience paraît dont l'un parle et dont l'autre écoute, dont l'un regarde et dont l'autre est regardé, nous ne savons jamais quel est celui qui est nous-même : ainsi, toute conscience est astreinte à se jouer une sorte de comédie dans laquelle le moi ne cesse de se chercher et de se fuir.
On le voit bien dans la mémoire, qui est le meilleur instrument de la connaissance de soi, le plus subtil et le plus cruel. On n'a jamais conscience de ce qu'on accomplit, mais seulement de ce qu'on vient d'accomplir. La mémoire suppose un recul, un dépouillement de tout intérêt, qui nous permettent de percevoir notre propre réalité dans une sorte de transparence purifiée : mais cette réalité nous est déjà étrangère, et la reconnaître, c'est aussi la renier.
La conscience que nous avons de l'univers est elle-même un dialogue entre l'univers et nous où l'univers nous parle autant que nous lui parlons. En observant son propre corps, les autres hommes et la nature entière, le moi s'observe dans des témoins hors desquels il ne sait rien de lui-même. Jamais il ne parvient à saisir directement sa véritable nature ; mais l'être le plus humble, l'objet le plus petit, l'événement le plus frivole sont comme autant de signes qui lui en donnent la révélation. Et l'espace tout entier est un miroir infini dans lequel il discerne le jeu de ses différentes puissances, leur efficacité et leurs limites.
Celui qui veut se connaître de plus près se regarde dans un autre moi qui est toujours pour lui un miroir plus émouvant. La découverte d'une autre conscience est semblable pour nous à celle de ces lieux privilégiés où nous percevons les échos de notre propre voix avec assez de retard pour qu'ils nous paraissent distincts, ou de ces puits profonds où ils se répercutent avec une gravité sonore qui nous donne une sorte de saisissement.