Le propre de la conscience, c'est de rompre l'unité du monde et d'opposer un être qui dit Moi, au Tout dont il fait partie : dans cet intervalle qui les sépare, elle produit l'incessante communication qui les unit, elle insinue à la fois la pensée, l'action et la vie. Mais la conscience, qui produit tous ces mouvements, est condamnée à les laisser inachevés ; aussi y a-t-il toujours en elle une maladresse, un malaise, une inquiétude et même une souffrance. Telle est la punition de la faute originelle, c'est-à-dire de la séparation. Mais la conscience est aussi le principe de toute rédemption, puisqu'elle permet une imitation de Dieu et un retour à lui. Seulement les progrès qu'elle accomplit, les joies qu'elle éprouve ne pourraient se consommer que par sa disparition.
Partout où la conscience paraît, on observe une ambiguïté qui l'empêche de se fixer. C'est la conscience qui nous attache à nous-même, à notre chair secrète et séparée ; et pourtant c'est elle qui rompt notre solitude et nous fait communiquer avec tout l'univers. L'homme est une partie du monde par son corps ; mais il essaie de faire tenir le monde tout entier dans son esprit : et c'est cette double relation entre ce corps qui est contenu dans le monde et cet esprit dans lequel le monde même est contenu qui forme le drame de l'existence. La conscience ne consent à s'identifier ni avec le corps, qui est pour elle un compagnon aveugle et indocile, ni avec l'esprit, à l'égard duquel elle est tantôt consentante et tantôt rebelle. Le moi consiste précisément dans ce mouvement de va-et-vient qui rend tour à tour ma société plus étroite avec l'un ou avec l'autre.
La conscience nous sollicite à agir pour sortir de l'immobilité, mais aussi à n'agir qu'en vue d'une fin parfaite capable de nous combler. La liberté s'exerce dans l'intervalle de ces deux aspirations, l'une nous poussant, l'autre nous retenant, et elle oscille entre toutes les apparences qui la séduisent.
Ainsi il y a dans la conscience à la fois de la perfection, puisqu'elle accroît ce que nous sommes, qu'elle nous permet de rayonner sur le monde au delà des limites du corps et qu'elle nous donne une sorte de possession spirituelle de l'univers ; et de l'imperfection, puisqu'en même temps elle est faite d'ignorance, d'erreur et de désir. La conscience est une transition entre la vie du corps et la vie de l'esprit. Elle est un péril, puisqu'elle peut être mise au service du corps, que pourtant elle ne cesse de dépasser. Elle est une perpétuelle interrogation, une hésitation qui ne cesse de nous donner de l'insécurité dans notre vie quotidienne ; et pourtant elle est une lumière qui nous guide vers la sécurité d'une vie surnaturelle.