La conscience de soi n'a jamais fini de livrer tout ce qu'elle est capable de contenir. Nous sommes si étroitement unis aux choses et aux êtres que nous rencontrons sur notre chemin que nous ne pouvons pas éclore à nous-même sans que le monde tout entier vienne aussi pour nous à éclosion. La conscience me fait surgir à l'existence ; et du même coup je vois surgir à l'existence toutes ces choses et tous ces êtres qui habitent avec moi le même monde et avec lesquels je vais nouer toutes les relations imprévisibles qui formeront la trame de mon existence. C'est pour moi une continuelle révélation et c'est une création ininterrompue.
L'être blasé et indifférent est celui en qui la conscience de soi s'éteint par degrés. L'accoutumance peu à peu l'enveloppe et l'endort. L'existence est pour lui une sorte d'objet irritant et familier à la fois dont la seule présence l'ennuie et le rebute. Il la repousse naturellement dans la nuit, c'est-à-dire dans le néant.
Mais la conscience de soi est une aurore perpétuellement nouvelle. C'est une lumière que l'on sent à peine venir, mais que l'on voit tour à tour dessiner les contours des choses, rendre leur profondeur transparente, changer à chaque instant leur aspect et nous donner bientôt le spectacle d'un monde dont nous sommes le centre, mais dont la figure varie et se multiplie sans cesse selon le moindre mouvement de nos pas ou seulement de notre regard. Ce n'est pas seulement, comme on le croit, une lueur secrète qui n'éclaire que notre caverne intérieure. C'est la même lumière qui nous découvre le dedans et le dehors. Que l'on perde conscience, c'est le moi qui sombre, mais c'est aussi l'univers qui s'écroule. Là où la conscience de soi s'atténue, il ne faut pas croire que les choses acquièrent en échange plus de relief : l'intérêt et la vie se retirent d'elles. Elles ne sont plus que des images dépourvues de signification. Elles cessent de nous émouvoir. Leur existence n'est plus comparable à la nôtre. Nous cessons de faire partie avec elles du même univers ; elles se détachent de nous et ne coopèrent plus avec nous à l'aventure de notre destinée.
À plus forte raison, la présence des autres hommes dans le monde est-elle inséparable de la nôtre : la conscience de soi, c'est pour chacun de nous la conscience de ses relations avec autrui. Que resterait-il de nous-même s'il fallait couper les liens qui nous unissent à tous les êtres au milieu desquels nous vivons, dont le moindre contact suffit à modifier notre équilibre intérieur et parfois à changer le sens de notre existence tout entière ? Dans le secret de la solitude, c'est à tous ces êtres réels ou possibles que nous ne cessons de penser et dont la seule image, dès qu'elle s'offre à nous, suffit à ranimer en nous la flamme de la vie.
Cela est si vrai qu'on peut même se demander s'il n'y a pas une unité de la conscience humaine qui se divise entre toutes les consciences individuelles, comme en une multiplicité de points lumineux, mais dont la lumière, par une suite de réflexions et de réfractions, vient de partout, de telle sorte que chacun d'eux est à l'égard de tous les autres à la fois éclairant et éclairé, c'est-à-dire sans doute à la fois créé et créateur.
Telle est la raison pour laquelle la conscience de soi, loin de nous enfermer dans notre être séparé comme dans une étroite cellule, nous donne une ouverture sur l'infini.
La conscience de soi me découvre l'intimité d'une solitude, mais où l'univers peut être reçu. C'est la solitude d'une naissance, mais qui est celle de l'univers.