Le monde est comme un vaste Soi auquel en droit le moi est coextensif : il contient d'incalculables richesses, mais ce ne sont en moi que des puissances dont la disposition m'est pour ainsi dire remise. Ces puissances ne contribuent pas seulement à me découvrir et à me faire ce que je suis : c'est le monde tout entier qu'elles obligent à se déployer devant moi. La conscience que chacun de nous a su prendre de soi devient, dans une sorte de projection, le visage même que le monde lui montre. Et l'aventure de Narcisse témoigne qu'il n'y a pas de fontaine miraculeuse où le moi réussirait à se voir. C'est qu'il n'y a pas pour lui d'autre miroir que le monde. Car il n'a pas d'existence séparée. Le monde est son reflet. Loin de dire que je puis tout connaître à l'exception de moi-même, il faut dire que, dans tout ce que je puis connaître, je ne connais jamais que moi-même. Ainsi, le propre de la conscience de soi, c'est de spiritualiser l'image du monde, de m'en livrer l'intériorité et le sens.
La conscience de soi est donc une présence à soi et au monde, une présence de tous les instants : plus je suis présent à moi-même, plus je suis présent au monde ; là où cesse la conscience de soi, je vis dans une perpétuelle absence. Elle est un dialogue de soi avec soi, avec les choses, avec les autres êtres et avec Dieu. Et dans ce dialogue, je ne sais plus si c'est moi qui me réponds à moi-même ou si je reçois une réponse silencieuse de tout ce qui est. Je suis toujours au dedans de moi-même et toujours au dehors : à mesure que j'avance davantage, la ligne de séparation entre le dedans et le dehors ne cesse de s'effacer et de se reformer. On croit trop aisément qu'il est facile d'établir une frontière rigoureuse entre ce qui est moi et ce qui n'est pas moi. Mais qui oserait dire : jusque là c'est moi, et non point au delà ? Cette frontière est indéfiniment variable et indéfiniment extensible suivant la direction et la puissance de l'attention ou de l'amour. Je sens à chaque instant et dans une suite ininterrompue d'oscillations le monde qui s'agrandit ou qui se rétrécit pour moi, qui tantôt m'accueille et tantôt m'abandonne.
Rien ici ne se trouve d'avance fixé, arrêté ou circonscrit. Car la conscience de ce que je suis, c'est la conscience de ce que je puis être, d'une puissance sans cesse en action et qui ne réussit jamais à s'épuiser. De cette puissance, la conscience me permet de disposer dans le miracle de l'instant. Il n'y a pas ici connaissance d'une chose donnée, mais seulement lucidité dans l'exercice d'une activité dont le jeu ne peut jamais être suspendu. Elle n'est donc pas comme la vision d'un paysage qui s'offrirait du dehors au regard, mais comme un paysage qui naîtrait de l'acte même du regard. La conscience de soi est une réflexion sur soi, mais c'est une réflexion qui, au lieu de supposer l'objet auquel elle s'applique, l'engendre en s'y appliquant.
Il ne faudrait pas penser que la conscience de soi nous découvre des trésors qui résideraient par avance, selon une expression célèbre, dans un coffret dont elle nous donnerait la clef. Ce n'est là qu'une métaphore. Et il serait préférable de la renverser : car il serait plus vrai de dire que la conscience de soi nous retire tout ce que nous pensions avoir. Elle exige que nous soyons libres et démunis, d'une parfaite pauvreté, que nous ne songions à rien acquérir, ni à rien retenir. Tout ce que nous appelons richesse est comme un fardeau sur nos épaules, un voile devant notre regard. La conscience de soi nous apprend à ne rien posséder afin de devenir présent à tout ce qui est et à tout ce qui peut être. Il faut qu'elle se réduise à un acte d'attention pure qui n'est, au fond de nous-même, qu'une sorte de participation consentie à cet acte éternel et toujours recommencé, qui est l'acte même de la création.