La conscience de soi ne se réduit pas à la découverte d'un être secret dont je reconnaîtrais qu'il est mien. Elle est inséparable d'une initiative qu'il dépend de moi d'exercer. Le moi n'est pas un être donné, mais un être qui se donne tous les jours à lui-même. Quand il s'interroge sur soi, il arrive qu'il ne trouve rien en soi qu'une sorte de désert. Et l'on comprend que celui qui cherche un objet dont il puisse dire qu'il est sien ne rencontre que son corps. Ce corps, il est vrai, produit sans cesse une sorte de vibration intérieure dont le moi ne se délivre jamais, mais qui le ruine, s'il s'y complaît, et l'offusque ou le paralyse plutôt qu'elle ne le constitue. Car le moi n'est point une chose : il est un simple pouvoir qui détient en lui des ressources cachées, toujours disponibles, mais dont l'usage est entre ses mains. Que d'hommes qui les laissent inemployées et ne deviennent jamais tout ce qu'ils pourraient être ! Mais nul d'entre eux ne réussit à réaliser jamais la totalité même de l'être dont il portait en lui la possibilité. Et il semble que chacun de nous meure toujours inachevé. Toutes ces tendances qui sont en nous, et qui n'affleurent pas toujours à la lumière, forment la matière de toutes nos intentions ; seulement c'est à nous qu'il appartient de les mettre en œuvre. Ainsi nous sommes responsables à la fois d'agir et de ne pas agir. On le voit bien dans cette ambiguïté qui nous apparaît comme inséparable de l'intention elle-même, dès qu'on entreprend de la juger ; car là où il n'y a pas d'intention, le moi cesse d'être présent, et là où il n'y a qu'une intention, le moi demeure un être virtuel, qui n'est point encore réalisé : dans les deux cas, la justice nous tient quitte.
La difficulté naît toujours de cette pensée qu'il y a en nous un moi qui est distinct de la conscience même que nous en avons. Mais tout d'abord, avant que j'en aie pris conscience, il n'y a rien dont je puisse dire ni qu'il m'appartienne, ni, à plus forte raison, que je le sois. Et cette conscience elle-même ne réside pas dans la lumière par laquelle j'éclaire une autre chose qu'elle, mais dans un acte que j'assume et par lequel je produis cette lumière sans laquelle nulle chose ne serait mienne. La conscience de soi est distincte de soi, si on imagine que le soi est comme un objet qui m'est offert du dehors, et identique à soi, s'il est l'opération intérieure par laquelle je me fais moi-même ce que je suis.
La conscience de soi dépasse donc singulièrement la distinction que nous établissons presque toujours entre la connaissance et l'action. Il n'y a pas de différence pour le moi entre se connaître et se faire.
Dans la conscience de soi, c'est le mystère de la vie qui se découvre à moi en pleine lumière, mais sans rien perdre de son caractère mystérieux, car c'est cette lumière même qui en fait le plus grand mystère. Elle est le point où je ne cesse de me découvrir et de me créer à la fois, mais où la découverte et la création de soi se confondent pour elle avec la découverte et la création du monde.