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C'est un grand mystère que l'existence. Mais je ne le découvre que dans cet extraordinaire pouvoir que j'ai de dire « moi » ou « je ». Je ne connais rien de l'existence, mais je la porte en moi, je la possède, elle fait que je suis. Et la plus grande émotion que je puisse éprouver, qui est la source de toutes les autres, c'est qu'il y ait un être qui m'est toujours présent, dont je ne me sépare jamais, qui me constitue, qui semble toujours m'échapper et que je retrouve toujours, qui s'impose à moi malgré moi et qui est tel pourtant que c'est lui qui est moi. Cette émotion où je découvre dans le monde une existence qui est la mienne, aucune habitude ne l'efface : dès que le moindre loisir m'est donné, qui m'arrache au spectacle des choses et aux besognes les plus familières, elle est toujours renaissante. Elle m'enferme dans une solitude où personne ne pénètre. Mais dans cette solitude, je ne sais pas si mon ébranlement est plus grand de découvrir la présence d'un monde dont je fais partie ou de sentir que j'en fais moi-même partie. C'est là un indivisible et double secret : en comparaison, les choses familières qui captent tous les regards ne sont plus que des apparences fragiles qui s'éloignent de moi comme un chimérique décor.

Le moi forme avec l'existence un nœud invisible et souterrain. Il plonge dans le tréfonds même de l'être des racines qui viennent percer la surface du sol et faire émerger à la lumière ma vie tout entière comme une arborescence miraculeuse. Là même où il est le plus obscur, il semble qu'il soit tout entier présent, bien qu'il n'en sache rien.

Cependant, là où je ne sais rien de moi, puis-je encore dire « moi » ? Cette chose toute proche et dont il me semble qu'elle est moi, si elle demeurait toujours ensevelie dans les ténèbres, me serait aussi étrangère que les choses les plus lointaines et dont le moi ne saura jamais rien.

Je ne le crois pas pourtant. Car il me semble qu'il y ait une affinité profonde, impossible à définir, entre cet être mystérieux que je porte en moi et le moi que je serai un jour lorsque j'en aurai pris conscience. Je ne découvre aucune affinité de ce genre entre un objet inconnu et la connaissance que je pourrai jamais en avoir : celle-ci ne me le révèle jamais comme mien, ni comme moi ; il reste un être autre que moi et dont la connaissance seule m'appartient. Mais quand il s'agit du moi, tout change : le moi naît de la conscience même que j'en prends.

Je me trouve donc ici en présence d'un étrange paradoxe. Car voilà un être qui était pour moi comme s'il n'était rien tant que ma conscience l'ignorait, mais qui, dès qu'elle s'en empare, et par une sorte de transfiguration ou de transsubstantiation véritables, devient tout à coup la substance de ce que je suis. Devant tant de choses mystérieuses que l'expérience de la vie fait surgir tour à tour de la nuit de mon âme, je frémis toujours de penser qu'elles sont issues de moi, qu'elles vont me surprendre et m'envahir sans que je sois capable ni de les revendiquer, ni de les renier.

Mais qu'étaient-elles donc avant d'éclore au jour ? Comment puis-je même affirmer leur existence avant le moment où elles viennent m'apporter leur témoignage, solliciter mon attention pour que je les connaisse comme miennes, ma volonté pour que j'en prenne sur moi la charge ? Elles ne sont encore que de pures possibilités cachées au fond de ma nature, mais que le moi n'a pas encore ratifiées, ni incorporées. Il arrive qu'elles cherchent à m'entraîner malgré moi et traversent ma conscience en la submergeant, sans que j'aie le loisir d'y adhérer et de les assumer. On dirait qu'elles sont en moi sans être moi. Ce sont des forces qui agissent en moi sans moi. Et je m'excuse toujours d'être si faible que tantôt il me semble que j'y succombe, comme dans les poussées de l'instinct ou de la passion, et tantôt qu'elles me portent au-dessus de moi-même, comme dans certaines dictées de l'inspiration.

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