La Conscience de soi est un livre destiné à montrer, par un appel à l'expérience de tous les jours, que la conscience que nous avons de nous-même, c'est nous-même. Le point où elle nous permet de dire « moi » est aussi le seul point du monde où se produit une exacte coïncidence entre connaître et être. Et nous avons essayé dans ce livre de montrer quel est cet être dont la conscience de soi nous apporte une sorte de révélation : un être fait d'ombre et de lumière, qui saisit le réel sous la forme de l'idée, qui est capable de communiquer sa pensée à autrui par la parole ou par l'écriture, qui agit par une initiative qui lui est propre, mais en mettant en œuvre une activité qu'il a reçue et dont il ne fait que disposer, qui est toujours présent à lui-même, mais comme un témoin dont l'amour-propre falsifie toujours la sincérité, qui est enfermé à jamais dans sa propre solitude, mais qui communie pourtant avec tous les hommes, qui, dans l'amour, découvre son intimité la plus profonde au fond de la double et réciproque intimité entre celui qui aime et celui qui est aimé, dont la vie enfin s'écoule dans le temps et se termine à la mort, mais réside pourtant dans un présent éternel où il peut jouir déjà de tous les biens qu'il possédera jamais et qui sont des biens purement spirituels.
En dépit de ces analyses, le titre même du livre a pu faire craindre que la conscience de soi ne nous enfermât dans une attention complaisante à notre être séparé. C'est là l'erreur dans laquelle est tombé Narcisse et contre laquelle nous avons essayé de nous défendre par un nouveau livre. Car avoir conscience de soi, ce n'est pas se regarder dans un miroir, comme voulait le faire Narcisse qui n'y voyait que l'ombre de lui-même : en cherchant à rejoindre cette ombre vaine au creux de la source où il se mirait, il ne pouvait que périr. C'est que le moi n'a point de réalité antérieure à cet acte par lequel il s'interroge, non point même sur ce qu'il est, mais seulement sur ce qu'il va être. Or, un miroir ne reflète que des choses : c'est l'univers qu'il nous montre et, dans l'univers, un corps dont je soupçonne avec une sorte de stupéfaction qu'il est le mien, que c'est ainsi que les autres me voient, mais avec lequel j'hésite à me confondre, dont je me rapproche et m'éloigne tour à tour et dont je confronte sans cesse la figure, que je suis incapable de toucher, avec celle de ce corps vivant dont je ne me sépare jamais, sur lequel je promène ma main et que je puis à peine voir.
Cet effort impuissant qu'il a fait pour embrasser son image a conduit Narcisse au tombeau : il est mort de l'amour de soi. Mais en réalité, les choses se passent autrement. L'homme qui cherche à se voir ne trouve point en lui la beauté qu'il espère ; et, dans une sorte de cynisme ou de désespoir, effrayé et humilié de ce que la nature lui montre, il est toujours prêt à dire avec un mélange de consternation et de défi : « voilà ce que je suis. » Or, il le dit quand il n'est rien encore, c'est-à-dire dès qu'il sent s'éveiller toutes ces forces qui animent en lui la vie du corps et qui sollicitent son consentement sans qu'il l'ait encore donné. Il ne les découvre pas sans une sorte de terreur : car il sent aussi que cet être qui est en lui, il est lui et pourtant il n'est pas lui ; mais il dépend de lui qu'il devienne lui. Ce qui n'arrive que s'il réussit à le convertir en sa propre substance, c'est-à-dire à en prendre la responsabilité et à l'assumer. Le moi naît de l'animal qui demeure toujours présent en lui et dont il infléchit toutes les impulsions plutôt qu'il ne les renonce.
Mais il est possible de dépasser à la fois la Conscience de soi et l'Erreur de Narcisse, ou du moins de montrer que ces deux ouvrages sont eux-mêmes les expressions d'une philosophie dans laquelle la conscience que nous avons de nous-même enveloppe la conscience que nous avons du monde. Réduit à lui-même, le moi n'appréhenderait que le vide : or ce vide, c'est le monde qui vient le remplir. Réduit à lui-même, le monde serait un spectacle pur dont le sens nous échapperait : ce sens, c'est la conscience de soi qui le lui donne.