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Les hommes se distinguent les uns des autres par l’ampleur et par la pureté de l’espace spirituel qu’ils sont capables de créer autour d’eux. Chacun de nous est emprisonné par un mur de matière qui fait de lui un esclave et un solitaire. Mais le désir ne cesse de le reculer et l’intelligence de le traverser. Ainsi se dilate peu à peu autour de chacun de nous cette atmosphère de lumière qui lui permet de se voir, qui délivre ses mouvements et leur donne à la fois leur aisance et leur liberté, qui lui découvre d’autres êtres semblables à lui, environnés comme lui de ce même horizon clair et spacieux où il faut d’abord qu’ils cohabitent pour pouvoir ensuite communiquer selon l’ardeur et le désintéressement de leur pensée et de leur amour.

C’est une grave erreur de penser que le monde des corps est un monde commun à tous tandis que le monde de l’esprit est le secret de chacun. Car d’abord, le monde des corps n’est un monde public que parce qu’il est un spectacle que notre pensée est capable d’embrasser, tandis que notre être de chair, irréductiblement séparé de tous les autres êtres de chair, est toujours agité de quelque frémissement qui n’appartient qu’à lui seul et que l’on ne parvient jamais à dominer, à révéler ni à taire, à connaître ni à ignorer tout à fait. Au contraire, la pensée, qui est invisible, dépasse toujours les limites du corps : elle ne s’y laisse point enfermer ; et il est admirable que ce soit dans l’intimité même de la pensée que tous les êtres individuels deviennent capables de communier et qu’ils puissent acquérir des corps eux-mêmes une connaissance qui est vraie pour tous.

Il n’y a point d’autres solitaires que ceux qui sont seuls avec leur corps : et c’est le dialogue de chacun avec son propre corps qui produit en lui une solitude remplie par l’amour de soi dans laquelle il n’a point de compagnon. Mais l’esprit n’est jamais seul : il est ce parfait vide intérieur qui est capable de recevoir en lui l’univers ; il est l’obstacle aboli, la préoccupation dissoute ; il est l’infinité des chemins qui s’ouvrent devant nous et qui sollicitent nos pas, l’infinité des demandes qui ne cessent de nous assaillir et qui sont déjà pour nous des réponses.

Tous les êtres sont appelés à quitter l’espace matériel, qui est le règne de la contrainte, de la douleur et de la guerre et doivent apprendre par degrés à habiter et à vivre dans un espace spirituel où règnent la liberté, la paix et l’amour : là tout est aéré, mobile et transparent. Le regard s’empare des objets sans être retenu par eux. Le souffle de la respiration plonge avec calme jusqu’aux profondeurs les plus lointaines de l’Être. Nul objet ne se refuse à la main qui cherche à le saisir. Il ne se livre à elle que dans un contact à la fois net et doux dont toute résistance a disparu. Notre activité a brisé ses chaînes : un champ illimité s’ouvre devant elle et devient son séjour. Désormais, toute distinction s’abolit entre ce que nous subissons et ce que nous faisons, entre le désir et la possession, entre la réalité qui nous est offerte et les créations de la volonté, entre les états de notre âme et la configuration même des choses.

Comme le mouvement permet à notre corps d’occuper tous les lieux de l’espace matériel et de se mettre à la place des autres corps, la sympathie permet à notre âme d’occuper tous les lieux de l’espace spirituel et de se mettre à la place des autres âmes.

Un esprit spacieux a aboli toutes les barrières qui retenaient devant lui l’attention ou le désir. Il embrasse un horizon sans limites et, dans tous les chemins où il s’engage, il ne rencontre que des objets stables et lumineux qu’il n’éprouve ni inquiétude à quitter, ni vanité à retrouver.

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