La sagesse est indivisiblement une vertu de l’intelligence et une vertu de la volonté. Car nous pouvons bien la définir comme une vertu de la volonté, en disant qu’elle impose une mesure à nos désirs et à nos passions. Mais elle est une vertu de l’intelligence parce qu’elle consiste d’abord à reconnaître où est la mesure. Elle est la guérison de cette double erreur : que nous ne pouvons trouver le bonheur qu’en accroissant notre être indéfiniment afin de l’égaler à l’être même du Tout, et que nous devons toujours quitter ce que nous avons pour convoiter ce que nous n’avons pas ; ce qui nous rend toujours également mécontent, soit que nous le manquions, soit que nous l’obtenions.
La sagesse est la découverte et l’amour de notre propre essence, de l’être qui nous est donné, et de l’univers qui est sous nos yeux, de la situation où nous sommes placé et des obligations où nous sommes tenu ; elle est l’abolition de l’envie, le sentiment que cette intimité du monde où chaque être pénètre au moment où il dit moi est une chose si précieuse qu’il n’y a rien au monde qui puisse valoir davantage, ni former pour lui l’objet d’un plus haut désir. Il n’y a plus que l’usage qu’il en fera qui compte et cet usage lui est remis.
On voit combien il est faux de considérer la sagesse comme une limitation de la vie, un désintérêt à l’égard des grandes choses, qui comporte toujours un peu de médiocrité et d’indolence ; elle est au contraire le courage qui nous oblige à donner une valeur incomparable aux plus humbles, dès qu’elles nous sont confiées comme les instruments de notre destinée.
La sagesse est une aptitude non point à se dominer, mais à se posséder. Elle convertit l’être qui nous est donné en un bien toujours présent, et qui s’accroît indéfiniment. C’est cet art subtil et puissant qui nous apprend, au lieu de quitter le fini au profit de l’infini, à trouver l’infini même dans le fini. Loin de me séparer du monde, elle découvre toujours dans le monde quelque nouveau rapport avec moi, une réponse à un appel qui est en moi, ou un appel auquel elle m’oblige moi-même à répondre.
Le propre de la sagesse, c’est d’être toujours accompagnée de cette sensibilité infiniment délicate qui fait qu’il n’y a point d’objet dans le monde qui n’éveille en moi quelque écho intérieur, qui ne m’apporte quelque enseignement ou quelque exigence. À l’opposé de la sagesse, l’aveuglement demeure toujours isolé, et la folie agit toujours à contre-temps.