La sagesse est une facilité difficile, le retour à une activité spontanée et droite ; elle vit de la lumière même qui l’éclaire ; elle est ornée par le plaisir, sans lui prêter de complaisance ; elle est rayonnante de bienveillance.
On peut dire à la fois qu’elle est la nature équilibrée et la nature idéalisée. Il y a en elle en apparence plus de repos que de mouvement : mais c’est parce qu’elle domine toutes les passions particulières et toutes les impulsions momentanées, au lieu d’y céder. On ne peut pas la concevoir sans la modération, par laquelle elle gouverne toutes choses, ni sans l’expérience, qui lui a appris à les connaître. Il y a une fausse sagesse qui n’est qu’un défaut d’ardeur, comme on le voit chez un enfant trop docile, ou chez un vieillard dont la vie commence à s’éteindre. Mais la véritable sagesse est toujours une violence contenue. Elle ne consiste pas, comme on le croit toujours, à se contenter de ce que l’on a reçu et à exténuer en soi le désir, mais c’est dans ce qu’elle a et non dans ce qui lui manque qu’elle trouve à appliquer l’infinité du désir. C’est parce qu’elle ne demande rien qu’elle ne cesse de tout recevoir. C’est avec le minimum de matière qu’elle réalise l’ouvrage spirituel le plus pur.
Il est rare que l’héroïsme puisse remplir toute la durée de notre vie, comme la sagesse. Quand il paraît continu, c’est qu’il renaît à tout instant. Il n’est point comme la sagesse un accord de la nature et de l’esprit, ni du temporel et de l’éternel. Il est une victoire de l’esprit sur une nature rebelle, une irruption violente de l’éternité dans le temps. Le contentement qu’il nous donne est le contraire du plaisir, auquel il résiste toujours. Il ne manque jamais d’évoquer l’idée de la souffrance imposée au corps, du sacrifice et de la mort.
La sainteté est une certitude tranquille et une ardeur apaisée qui nous établissent dans un monde supérieur au monde de la nature, mais par lequel la nature est illuminée. On croit souvent que ce qu’obtient la sainteté, elle l’obtient contre la nature : mais cela n’est pas vrai. Ici, la nature n’est point humiliée, ni détruite comme dans l’héroïsme, ni disciplinée et soumise comme dans la sagesse. Elle est transfigurée. Elle cède à la sainteté et se fait sa complice. Elle oublie ses propres exigences. Elle décuple ses puissances. Elle monte pour ainsi dire au-dessus d’elle-même. Elle semble anéantie, mais c’est qu’elle devient le corps vivant de la sainteté. La sainteté ressemble à une nature nouvelle : c’est à la fois la nature renoncée et la nature accomplie.