On parle toujours de la passion en disant qu’elle est une fureur qui s’empare de nous, qui désorganise notre vie et détruit notre liberté. Mais chacun cherche une passion d’une autre sorte qui surmonte l’opposition entre les mouvements de l’instinct et ceux du vouloir, qui donne à sa conscience une parfaite unité, qui rassemble toutes ses forces autour du même point et libère son initiative, au lieu de l’asservir. Le mot même est admirable puisqu’il désigne l’activité la plus intense que nous puissions exercer, bien qu’elle soit tout entière reçue, une activité si pleine qu’elle exclut l’effort, qui n’est jamais employé que pour la retenir, et où l’on trouve réunies la perfection du mouvement et la perfection du repos : la perfection du mouvement puisqu’elle tend vers un objet infini que nous ne réussissons jamais à épuiser, et la perfection du repos puisque, dans le mouvement même qui l’anime, elle permet à l’être à la fois de se découvrir et de s’accomplir.
Chacun cherche un objet digne de susciter en lui une passion qui puisse remplir toute la capacité de son âme. Tant qu’il ne l’a pas rencontré, son existence ne connaît ni élan, ni joie, ni lumière ni but qui mérite ce nom : sa vie est pour lui un problème dont il n’a pas encore trouvé la clef. Il se sent perdu dans le monde qui ne lui offre point de valeur suprême à laquelle il puisse se consacrer, c’est-à-dire se sacrifier. La véritable passion est faite de désintéressement et de générosité ; elle ne cherche à rien acquérir : elle veut réformer le monde.
Alors, au lieu de déchirer notre âme et de la livrer à tous les maux qui accompagnent la misère et l’impuissance, elle nous apporte au contraire la certitude intérieure, l’équilibre, la tranquillité et l’apaisement. Elle abolit tous les troubles intérieurs, elle ne leur laisse plus le loisir d’apparaître. Elle chasse le doute, l’hésitation et l’ennui. Elle n’éprouve point d’inquiétude sur elle-même qui a trouvé la voie et le salut, mais sur son objet, auquel elle craint toujours de ne point donner assez de soins. Elle seule permet à l’être de prendre conscience de la puissance par laquelle il se réalise et de l’identité de sa destinée et de sa vocation.
Nul être n’apporte en naissant une passion déjà formée. La passion doit surgir après une longue période d’attente au moment où notre vie nous découvre son propre faîte. Et nous éprouvons un tremblement dès que nous commençons à sentir son approche. Elle est le signe que nous avons abandonné notre période des tâtonnements et des essais, que notre existence est engagée tout entière, qu’elle ne peut plus se diviser, ni se reprendre. On pourrait dire peut-être qu’il n’y a en nous de passion que de cette idée pure dont nous portons en nous la responsabilité et que nous entreprenons d’incarner.