Il ne faut pas mépriser la passion qui nous découvre le sens de notre destinée, qui suscite, exalte, unifie toutes les puissances de notre être et qui, dans chaque événement de notre vie, introduit la présence de l’absolu et de l’infini. Ceux qui la méprisent tant sont aussi ceux qui sont incapables de l’éprouver. Elle effraie leur prudence et déroute leur timidité. Presque toujours, la passion a besoin d’être entretenue plutôt que d’être retenue.
Il y a des esprits qui demeurent toujours spectateurs, qui se réservent toujours et n’entrent jamais dans le jeu : la passion ne les visite jamais ; ils ne l’observent chez les autres que pour les condamner, non point sans quelque jalousie. Ils se plaignent de sa violence et de sa partialité mais c’est qu’ils n’ont eux-mêmes ni assez de force, ni assez d’ardeur à lui donner. Ils n’en observent que les effets les plus extérieurs, au moment où elle nous submerge et semble nous conquérir, dans les soubresauts qui se produisent quand elle commence à se faire jour ou qu’un obstacle la met en péril, c’est-à-dire tant que nous ne l’avons point elle-même conquise.
La passion est l’inverse de l’émotion qui est assujettie à l’événement et nous arrête à nous-même, au lieu que la passion a sa source en nous-même et transforme l’événement. L’émotion est une attente : elle se nourrit du temps ; tandis que la passion est une présence : elle se nourrit de l’éternité, elle capte le temps, au lieu d’être captée par lui. Mais le temps de l’émotion cherche un terme où elle se dénoue tandis que la passion ne veut point de terme, elle a besoin de l’infini pour subsister. Elle ne demande au temps que les occasions qui la manifestent. Elle est réceptivité parfaite à l’égard de l’impulsion intérieure qui l’anime et imperméabilité parfaite à l’égard de toutes les sollicitations extérieures qui prétendraient la détourner de son cours.
Si l’objet de la passion a une valeur infinie, il faut donc, comme disent les philosophes, qu’il soit « une fin en soi ». Alors, il ne doit être ni une chose, comme dans l’avarice ou l’ambition, ni un individu comme dans l’amour, ni un idéal comme dans l’héroïsme, mais un absolu vivant auquel ces termes se substituent et dont ils nous fournissent une sorte d’image. Encore faut-il savoir qu’ils n’en sont que les images.
Aussi la passion ne peut-elle se passer du concours de la liberté et de la raison : mais elle doit les avoir pour alliées et non pas pour esclaves. L’animal n’a pas de passion.