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La mesure n’est point médiocrité ou défaut de force ; elle est cette sorte de plénitude intérieure et de juste proportion avec l’univers qui doit permettre à chaque être d’être soi et maître de soi, c’est-à-dire de tenir en mains les extrêmes, au lieu soit de les fuir, soit de leur céder. Car elle a besoin des extrêmes et les porte pour ainsi dire en elle, au lieu de les repousser et de les abolir. Loin d’être le juste milieu et de demeurer à égale distance de l’un et de l’autre, elle remplit tout l’intervalle qui les sépare de manière à les unir. Elle tempère chacun d’eux, non pas par une sorte de relâchement qu’elle lui donne, mais par la puissance avec laquelle elle embrasse aussi l’autre. Elle ne se laisse point ébranler de ce centre où le regard doit avoir assez d’étendue et le sentiment assez de profondeur pour qu’ils puissent assembler et réconcilier les contraires et ne point se laisser déchirer entre eux. Celui qui garde la mesure mesure tous les abîmes de l’être sans éprouver de vertige.

La mesure est à la fois cette tension et cette compréhension qui font que chaque chose est mise à sa place, que chaque faculté exerce son jeu le plus droit et le plus fort, soutenue par le jeu de toutes les autres qui règlent son emploi en lui prêtant encore leur efficace : c’est l’unité de toutes les puissances de l’être coopérant avec toutes les puissances de l’univers et trouvant en elles à la fois une limite et un appui. Il y a dans l’infinité du désir une sorte de perpétuel excès qui nous empêche de rien atteindre et de rien posséder. Et la sagesse, au lieu d’être, comme on le croit souvent, un renoncement à l’absolu, est au contraire cette rencontre de l’absolu qui donne à toute chose sa mesure.

En mathématiques, tous les problèmes sont des problèmes de mesure et des problèmes de limites. Il n’en est pas autrement dans notre vie. Chacun de nos actes exprime un rapport entre nous et l’univers : c’est là notre mesure. Et tous ces actes tendent eux-mêmes vers une limite, qui est notre essence, et dont on peut dire à la fois qu’elle les surpasse et qu’elle les fonde.

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