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Plus l’arbre plonge loin ses racines dans les ténèbres de la terre, plus son feuillage monte haut, plus il frémit avec délicatesse aux cimes de la lumière. Et son immobile majesté n’est qu’un mouvant équilibre où toutes les forces de la nature jouent et se contrarient, mais aussi se répondent et se contiennent avec une certitude intérieure plus belle que tous les abandons.

Chacun de nous est semblable à l’arbre : il enfouit dans le secret de son âme les sentiments les plus obscurs, les plus profonds, souvent aussi les plus égoïstes et les plus bas, qui sont parfois les plus nourriciers ; mais l’amour le plus pur leur demeure toujours miraculeusement lié, sans quoi il cesserait bientôt d’être nôtre, et au lieu de pousser jusque dans l’impalpable azur ses rameaux les plus hardis et les plus fragiles, on l’y verrait peu à peu se dissiper et se perdre.

La nature, la mythologie nous tendent partout les mêmes images. Le papillon est une chenille qui a des ailes : mais l’homme qui s’élève le plus haut dans la vie de l’esprit élève jusque dans le ciel sa propre chenille. Le Centaure, le Sphinx et la Sirène expriment également bien comment l’homme se dresse sur un animal encore pourvu de sabots, de griffes ou d’écailles. Car l’homme est une espèce mixte. Là résident son originalité propre et le principe même de sa vocation et de sa destinée. C’est folie de vouloir en faire un dieu ou le réduire à l’animal. Il ressemble davantage au Satyre qui participe aux deux natures et dont on ne sait si son désir le plus ardent est de hausser l’animal jusqu’à la contemplation de la lumière divine, ou de faire descendre le dieu dans la chair de l’animal afin de l’émouvoir de tous ses frissons.

La raison de l’homme est elle-même une proportion entre deux instincts : un instinct animal qui l’emprisonne dans ses limites, et un instinct spirituel qui les lui fait oublier. La raison est la suture de l’esprit et de la chair. Elle maintient leur équilibre. Elle attache l’esprit au corps, qui modère son élan ; elle suspend le corps à l’esprit, qui modère sa chute. Mais s’il n’y avait pas en nous une double nature, comment nous serait-il permis de choisir ce que nous voulons être ? Notre liberté vit de cette ambiguïté. Et s’il est impossible qu’elle achève jamais de nous identifier soit avec l’ange, soit avec la bête que nous portons en nous, c’est elle pourtant qui donne la victoire tantôt à l’un et tantôt à l’autre.

Il y a en chacun de nous une sorte d’oscillation verticale qui se produit à l’intérieur de son être même, une montée et une descente alternatives qui forment la vie même de sa conscience et qui font qu’avec les mêmes ressources, les uns se soulèvent au-dessus de la terre et les autres se précipitent dans les abîmes.

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