La douceur est le remède à tous les maux qu’engendre l’amour-propre : mais il y a une indifférence qui ne parvient à les détruire qu’en nous détruisant. Or le plus facile n’est pas d’être doux pour soi-même. Beaucoup d’êtres sont dans un état presque constant d’impatience et d’irritation, non point contre les autres, mais contre eux ; et les autres, quand ils surviennent, n’en reçoivent que les éclats.
La douceur est inséparable de l’humilité. L’homme qui est rempli de lui-même est sensible à la moindre atteinte : il est toujours courroucé contre lui-même et se plaint toujours qu’on lui manque d’égards. Mais celui au contraire qui jamais ne demande rien et qui pense qu’il ne mérite rien ne voit jamais en autrui qu’un bien qui le réjouit ou une faiblesse à laquelle il compatit et qu’il cherche à secourir.
Il n’y a point de relation profonde entre les hommes qui ne soit fondée sur la douceur : les autres ne sont qu’apparentes ; elles cachent mal l’hostilité et le mépris, qui séparent au lieu d’unir. Il n’y a que la douceur qui permette à des êtres séparés de reconnaître leur séparation, mais en se prêtant un mutuel appui, et de communiquer dans le sentiment de leur mutuelle faiblesse. Elle nous oblige à user entre nous de ménagements à la fois si naturels et si savants qu’en nous rendant attentifs à toutes nos blessures, elle les fait paraître plus sensibles, mais seulement pour les panser et pour les guérir.
La douceur n’est point un acte d’indulgence pour les défauts d’autrui, mais elle est un témoignage que nous rendons à son existence même, à sa présence dans le monde, qui cessent de nous offusquer, que nous ne cherchons point à combattre ou à détruire par la guerre, mais que nous acceptons et qui nous plaisent, dont nous jouissons pour ainsi dire avec lui et qui nous invitent à une cohabitation spirituelle avec lui dont la cohabitation des corps n’était qu’une image. La douceur est un acte de bienveillance à l’égard des autres hommes, et elle n’a point seulement de regard pour ce qu’ils sont, mais encore pour ce qu’ils pourraient être : elle discerne en eux mille possibilités qu’une main plus rude refoule et flétrit, mais qui, sans l’attention et la confiance qu’elle leur donne, n’auraient peut-être jamais été perçues et n’auraient point fructifié.
La douceur, en nous soumettant à toutes les lois de la condition humaine, nous permet déjà de nous élever au-dessus d’elles. Celui qui s’insurge contre ces lois montre à quel point il ressent et subit leur esclavage, mais celui qui les accepte avec douceur les pénètre et les illumine. D’elles aussi il faut dire que leur joug est doux et leur fardeau léger.