De toutes les vertus de l’âme, la douceur est la plus subtile et la plus rare, surtout de notre temps ; et en tout temps, elle est la plus difficile à garder et à pratiquer. Il arrive parfois qu’on puisse la confondre avec la facilité, avec la mollesse ou avec la fadeur. Quand la moindre volonté s’y mêle, elle est fausse et nous fait horreur. La véritable douceur est toujours si attentive, si délicate et si active que l’on s’étonne toujours, quand on la rencontre, qu’elle puisse être si bienfaisante sans paraître rien nous donner.
La douceur n’est pas, comme on le pense quelquefois, le contraire de la fermeté : elle en est le poli. La fermeté ne doit point repousser notre main, mais la soutenir, et le contour le plus doux a souvent une netteté qui modère le désir et lui sert de guide. L’union de la douceur et de la fermeté est parfois si parfaite qu’on ne les discerne plus : elles ne se laissent reconnaître ni de celui qui les possède et qui, en agissant, cède à une nécessité et à une grâce naturelle, ni de celui qui les subit et qui trouve en elles un appel et un soutien.
La douceur est si loin de la faiblesse qu’il n’y a qu’elle au contraire qui possède une force véritable. Elle dissout toutes les résistances qui lui sont opposées. L’homme le plus fort n’est pas celui qui résiste à la passion — à la sienne ou à celle d’autrui — par la violence d’un effort, mais par la douceur de la raison. Toute volonté se tend quand on cherche à la vaincre ou à la briser, mais la douceur la persuade. Il n’y a qu’elle qui puisse triompher sans combat et qui transforme l’adversaire en ami. Il existe une fausse douceur qui donne aussitôt le goût de la violence, et une vraie douceur, plus puissante que la violence, qui la rend inutile et qui l’anéantit. Car la douceur n’est pas, comme on le croit, un défaut d’impulsion, mais une impulsion contenue et apaisée. Elle n’est pas une volonté défaillante, mais une volonté surpassée, et qui n’a plus besoin de se tendre : elle imite la nature, mais elle la transfigure, car la nature ne connaît pas la douceur, mais seulement l’indolence ou la fureur.