Il faut éviter l’insupportable attitude de ceux qui sont toujours en querelle avec eux-mêmes et avec autrui.
Nous cherchons souvent à obtenir la victoire dans une lutte dont l’issue nous importe peu et où notre cœur est du parti de l’adversaire. La seule chose qui compte à nos yeux, c’est de l’emporter et non pas d’avoir raison. Il faut donc savoir s’abstenir de tous les engagements dans lesquels la victoire a pour nous plus de prix que le butin. La défaite de notre ennemi, si elle est la défaite de la vérité, est aussi notre propre défaite. Aussi les litiges intellectuels sont-ils plus à craindre que tous les autres, car ils raniment l’amour-propre là où précisément le rôle de l’esprit, c’est de le soumettre. Toute dispute obscurcit la lumière intérieure : le sage ne la perçoit que parce qu’il garde toujours une grande égalité d’âme. Et s’il a tort, il se réjouit plus encore de céder que de triompher : car, quand il triomphe, il garde ce qu’il a, et quand il cède, il s’enrichit.
Il ne faut jamais que nos rapports avec autrui prennent la forme d’un procès où, à la fin, l’un doit gagner et l’autre perdre. Deux êtres ne sont pas l’un à l’égard de l’autre comme deux combattants dont l’un doit vaincre et l’autre succomber, mais comme deux médiateurs dans la recherche d’un bien qui leur est commun : et ce que chacun obtient profite à l’autre. On a dit souvent que tous les hommes sont comme un seul homme qui se réaliserait à travers la diversité des individus et la suite des générations : ils sont unis comme nos différents états d’âme à chaque instant ou tour à tour. Comme eux, ils luttent pour la prééminence et ce ne sont pas toujours les meilleurs qui ont le dessus. Mais, dans nos rapports avec les autres hommes comme dans nos rapports avec nous-même, il s’agit de mettre en jeu toutes les puissances de la conscience, et de les réconcilier, de les obliger à se soutenir et à coopérer.