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Il y a beaucoup de force dans ce mot « le prochain » dont se sert l’Évangile, en nous commandant d’aimer le prochain et de limiter à cet amour tous nos devoirs. Nietzsche lui-même se plaint que celui qui préfère la société à l’homme préfère aussi le lointain au prochain.

Dans le même sens, on peut dire que toutes les vertus sont vertus de l’homme privé et que les vertus de l’homme public, c’est encore de n’agir jamais qu’en homme privé.

La vie réelle, c’est cette vie humble et commune, qui n’est visible qu’à un très petit nombre d’êtres qui nous sont unis de la manière la plus étroite, et dont se détournent vite ceux qui sont avides de paraître, et qui cherchent à briller sur un plus grand théâtre : Elle est faite d’une infinité d’émotions, de pensées, d’actions qui, à chaque instant, nous donnent une communication réelle avec les choses et avec les personnes qui nous entourent. Au-delà d’un cercle très petit, tous ces mouvements de notre âme nous échappent, leur intimité décroît, les effets qu’ils produisent ne dépendent plus de nous.

Il ne faut pas mépriser tous ces événements de courte durée, mais qui remplissent chacune de nos journées, tous ces incidents de la vie quotidienne qui ne laissent point de trace et ne trouvent aucun retentissement, mais dans lesquels tout notre être ne cesse de s’engager, les seuls auxquels nous puissions donner un sens vif et plein et qui nous permettent sans doute d’obtenir en chaque point un contact avec l’absolu. Si chacun savait ramener vers eux son regard, et leur consacrer tous ses soins, il n’y aurait plus besoin de ces grands desseins par lesquels nous cherchons à changer la face du monde. Elle serait changée sans que nous l’ayons voulu.

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