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Les stoïciens faisaient dépendre le bonheur d’une distinction exactement reconnue et respectée entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. Régler les premières selon la raison et ne pas se préoccuper des autres, telle était la maxime de la sagesse suprême, à laquelle la volonté ne devait cesser d’être attentive.

Mais il y a derrière cette apparente humilité beaucoup de mépris et beaucoup d’orgueil, de mépris à l’égard des choses qui ne dépendent pas de nous et dont pourtant notre vie est faite, auxquelles elle est toujours mêlée et dont nous ne pouvons prétendre ni qu’elles puissent jamais nous demeurer indifférentes, ni que nous soyons à jamais capables d’exercer sur elles aucune action indirecte ou lointaine. Tant de résignation ressemble à la vengeance de notre impuissance, à une défaite acceptée d’avance pour ne pas courir les risques d’un combat. Mais dans un monde où tout est lié, qui oserait fixer par avance les limites de notre pouvoir, de la besogne à laquelle nous pouvons être un jour appelés ?

Pourtant il y a beaucoup d’orgueil aussi à penser que la moindre chose puisse dépendre exclusivement de nous, bien qu’il y ait un réduit de la liberté où se produit un consentement pur qui ne peut pas être forcé. Mais les ressources dont nous disposons, le succès de notre conduite, l’éveil même de notre initiative et la grâce qui la soutient surpassent incomparablement les limites de notre vouloir. Et l’homme qui a le plus de puissance et de bonheur est celui qui est si bien accordé avec l’ordre du monde qu’il ne sait plus distinguer ce qui vient de lui de ce que le monde lui apporte.

La distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous établit entre le monde et nous une coupure trop profonde. Il n’y a rien qui ne dépende de nous en quelque manière et nous sommes les collaborateurs de la création tout entière, mais il n’y a rien qui dépende seulement de nous et la possibilité même de lever le petit doigt est un don qui nous est fait, auquel nous acceptons seulement de répondre.

Mais ce n’est pas quand nous sommes comblés que nous sentons le mieux notre indépendance ; c’est dans le dénuement et dans l’abandon. Voilà sans doute ce que les stoïciens ont voulu dire. Et qu’est-ce qui peut dépendre de nous, sinon de garder encore la confiance dans la vie, quand la joie de vivre nous est refusée ?

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