Il y a un point de perfection où toutes les oscillations inséparables de l’émotion et de la passion viennent se résoudre en un équilibre suprême, où les alternatives les plus extrêmes de la sensibilité, au lieu de s’abolir, viennent s’unir et se fondre dans une possession unie et calme qui est un seul et même acte d’intelligence et d’amour.
Le calme intérieur est le secret de la force et du bonheur. Il n’y a point de noblesse sans lenteur, ni de perfection sans immobilité. Tels sont les signes d’une puissance qui s’exerce par sa seule présence, sans qu’elle ait besoin, pour être efficace, d’un geste ou d’un effort qui altère son essence et l’oblige à quitter la pure et tranquille possession qu’elle a d’elle-même. Elle ne descend pas dans le monde de la matière, bien que la matière pourtant lui obéisse. Elle ne se propose aucune fin, comme si toute fin lui demeurait extérieure et menaçait de l’assujettir.
Il ne faut point être pressé, ni montrer jamais aucune hâte, comme le font ces esclaves qui laissent toujours paraître sur leur visage la laideur d’une convoitise, l’aveu qu’ils ne trouvent rien en eux qui leur appartienne, l’impatience qu’ils ont de se quitter et la crainte de ne point arriver à temps. Mais à quoi leur sert cette hâte ? Toutes les fins vers lesquelles ils courent sont des fins particulières comparables à l’objet qu’ils ont sous la main et dont il est douteux qu’elles puissent leur apporter davantage. Car elles sont contenues dans le même Tout dont la présence leur est déjà donnée.
À quoi peut servir tant de hâte ? On arrivera toujours. On est déjà arrivé. Et la difficulté est de jouir de ce que l’on a plutôt que d’atteindre ce que l’on n’a pas et dont on sera incapable de jouir quand on l’aura. Car toute fin est proprement hors d’atteinte, et on la rejette toujours dans un avenir indéfiniment renaissant. Il faut donc apprendre à détruire cette idée d’une fin que l’on poursuit sans cesse et que l’on n’atteint jamais, qui nous oblige à attendre de vivre et nous empêche de vivre jamais.
La pointe extrême de la vie déchire toujours la surface du réel dans le présent et il ne faut pas penser à l’avenir qui sera lui-même un autre présent. L’être malheureux est celui qui louche toujours vers le passé ou vers l’avenir, l’être heureux, celui qui cherche non point à s’évader du présent, mais à le pénétrer et à le posséder. Presque toujours nous demandons que l’avenir nous apporte un bonheur dont nous n’aurions ensuite qu’à jouir dans un nouveau présent : mais c’est là renverser les termes du problème ; car c’est du présent même que nous avons et de la manière même dont nous saurons en disposer sans détourner ailleurs le regard, que sortira tout l’avenir de bonheur que nous pourrons jamais nous donner.