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La tranquillité intérieure s’allie toujours avec la solitude et avec la liberté de l’esprit. Elle exclut le zèle indiscret par lequel nous empiétons toujours sur la tâche du voisin en l’empêchant de s’accomplir et en oubliant la nôtre. Elle est perdue dès que je commence à me comparer à autrui et que, quittant mon domaine pour le sien, je ne songe plus qu’à me substituer à lui ou à le vaincre.

Il ne faut point reprocher leur égoïsme à ceux qui pensent que le monde pourrait s’écrouler sans que leur âme fût troublée. Car il importe peu que notre corps périsse et la terre et les cieux, si notre âme reste maîtresse d’elle-même et fidèle à elle-même jusqu’à la fin. Au lieu qu’il arrive que les plus beaux dons du corps, de la terre et des cieux, si elle ne les accueille pas comme il faut, deviennent pour elle les pires périls, en la corrompant et en l’obligeant à se trahir.

Il y a une paix de l’âme qui consiste à éviter tout murmure et toute violence, mais qui est une paix active par laquelle nous apprenons à supporter les épreuves qui nous sont envoyées et à les aimer comme une part de notre destin. Elle n’est jamais un effet de l’inertie intérieure, ni même d’un don que nous nous sommes contentés de recevoir. Elle demande à être réalisée par une opération spirituelle très pure qui survole le temps et ne se laisse jamais atteindre par les événements, imprime à la sensibilité une délicatesse sans complaisance et convertit tout ébranlement en lumière, toute attente en action et toute émotion en amour.

La paix de l’âme exige que l’on chasse toutes les sollicitations qui ne cessent de nous assaillir et qui sont comme les mouches qui passent devant nos yeux et que le regard ne peut s’empêcher de suivre.

Il faut abolir toutes les préoccupations, et non point pour éluder le sérieux de la vie, mais pour le faire apparaître. Car toutes les préoccupations particulières nous divertissent, ce qui veut dire qu’il n’y en a qu’une qui mérite de nous retenir et qui est celle de répondre à tout instant aux exigences de l’événement.

Les hommes les plus grands et les plus forts sont tout entiers à ce qu’ils font. Les autres sont toujours préoccupés.

Le chef qui commande ne doit pas avoir plus de préoccupation que l’humble manœuvre lié à une besogne que nul homme au monde ne regarde et dont tout le monde cueille le fruit. Et l’on n’admirera jamais assez le mot de cet homme dont le pays était envahi, l’armée rompue, qui tenait entre ses mains le destin de la civilisation et du monde et qui disait : « J’ai des occupations, mais non point de préoccupations. »

On craint que la paix de l’âme finisse par ressembler à une sorte de sommeil : et il peut arriver en effet que la pensée et l’amour sommeillent comme le corps. Encore ce sommeil lui-même est-il accompagné parfois d’une action obscure et subtile : et comme le sommeil du corps, il peut remettre en ordre, rétablir et régénérer toutes les puissances de la vie. Mais la véritable paix intérieure réside dans cette liberté parfaite de l’esprit qui le rend apte à accomplir tous les mouvements dont il est capable et qui lui donne une souveraine agilité. Ce qui n’est possible que par l’anéantissement de toutes les préoccupations, par la pureté du cœur, par la modération de l’amour-propre.

Il n’y a point d’homme chez lequel il n’y ait une inclination au mal : mais nous ne devons pas en être troublé. Il suit de savoir que c’est la condition de notre nature, et d’être assuré qu’il y a en nous une bonne volonté qui la connaît, qui la domine et qui, même si elle est parfois vaincue, ne s’y associe point.

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