Il n’y a point d’esprit qui ne cherche un esprit parent du sien avec lequel il puisse se sentir uni dans la pensée et la recherche des mêmes choses. Et si l’on voulait y réfléchir, c’est dans cette communauté du désir que réside le véritable fondement de l’amour, bien plutôt que dans une recherche mutuelle de soi, avec laquelle on le confond souvent, et qui en est proprement la perversion. L’amour va toujours au-delà des êtres qui s’aiment jusqu’à un objet vers lequel ils aspirent et dans lequel ils communient. Bien qu’il soit universel et qu’il nous oblige à aimer toutes les créatures comme l’intelligence qui, elle aussi, est universelle et nous oblige à penser tout ce qui est, on comprend qu’il puisse y avoir pour lui un être d’élection sur lequel il est juste qu’il se porte, comme l’intelligence qui s’attache avec prédilection à une seule idée où elle retrouve pourtant la vérité tout entière.
Il y a en moi une amitié toujours prête à naître et, avant que l’expérience m’ait déçu, je m’étonne que tout visage humain ne soit pas pour moi le visage d’un ami. Mais elle n’est point un don qui puisse demeurer anonyme. Car je suis un être unique et individuel : mon intimité à moi-même est toujours momentanée, locale et charnelle ; et mon amitié a les mêmes caractères. Elle n’est encore qu’une possibilité quand elle erre de l’un à l’autre : il faut à la fin qu’elle se pose. Elle a besoin de quelqu’un qui ait lui aussi un nom, qui soit seul comme je suis moi-même seul, et dont l’intimité aille de lui seul à moi seul et ne puisse sans contradiction s’offrir à tous.
Tout homme pense ainsi trouver dans le monde un autre homme capable de le comprendre, c’est-à-dire de sentir avec lui un même désir. Mais il y a une sorte d’enchantement qui fait que l’identité du désir oppose les êtres les uns aux autres dans la partie animale d’eux-mêmes comme des ennemis prêts à se déchirer et à se tuer, et les rapproche si étroitement dans la partie spirituelle qu’ils deviennent l’un pour l’autre des amis, c’est-à-dire que chacun d’eux devient proprement l’âme de l’autre.
L’ami est l’être devant qui nous n’avons aucune retenue, c’est-à-dire devant qui nous nous montrons tel que nous sommes, sans faire aucune distinction entre nous-même et le spectacle que nous cherchons à donner. En lui s’abolit cette différence, caractéristique de nos relations avec les autres hommes, entre le dedans, qui n’a de réalité que pour nous, et le dehors, qui est l’apparence que nous montrons.
Mais l’ami, c’est aussi l’être devant lequel nous ne sommes plus rien et devenons capable de nous réduire, sans craindre de nous humilier, à une pure interrogation sur ce que nous voulons et sur ce que nous valons. L’ami est l’être devant qui toutes les puissances de notre vie intérieure peuvent être essayées sans rougir.