Nul homme sans doute n’est capable de former lui-même son propre génie : il suffit qu’il sache le discerner et lui rester fidèle. Encore n’y parvient-il pas tout seul : les plus grands ont toujours besoin de se rassurer eux-mêmes par cette réponse ou cette sympathie secrète qu’ils trouvent chez certains êtres très simples que la destinée a placés tout près d’eux, et qui suffit à les consoler de l’ignorance et du mépris où ils sont tenus par le plus grand nombre.
C’est que la valeur d’un être ne réside jamais dans ce qu’il est, mais dans une vérité dont il reconnaît en lui la présence et dont il est l’interprète : et pour ne pas se sentir menacé par le doute ou par le désespoir, il faut donc qu’il ait le sentiment, au moins pendant un instant très court, que la lumière qu’il a reçue peut être partagée. Le signe même de la grandeur, c’est d’avoir su réaliser en soi ce vide intérieur, ce parfait silence de l’individu, c’est-à-dire de l’amour-propre et du corps, où tous les êtres entendent la même voix qui leur apporte une commune révélation. Ce silence, les choses les plus grandes à leur tour ne manquent jamais de le produire.
La conscience la plus pure est toujours la plus transparente. C’est dans une abdication de soi où toutes ses puissances paraissent s’abolir que l’individu se réalise, qu’il sent naître cette confiance intérieure qui lui permet de croître et de s’accomplir. Et c’est quand l’attention est la plus docile et la plus fidèle, que l’action est la plus personnelle et la plus efficace.
Il n’y a donc point de grandeur de l’individu comme tel, ou du moins sa grandeur propre peut toujours être contestée. On peut même dire en un sens qu’il n’y a point d’autre grandeur que celle qui est reconnue ou qui peut l’être, ce qui conduit souvent à se méprendre sur elle ou à en juger d’après l’applaudissement. Mais nous en trouvons en nous des marques plus secrètes : celle de susciter toutes nos aspirations et de les combler à la fois ; de faire germer en nous les semences les plus belles et les plus fécondes ; de briser les frontières de notre solitude et de nous rendre pour un moment égal à tout l’univers.
Il est donc vrai de dire que les hommes les plus grands sont grands, non par ce qu’ils nous donnent, mais par l’accueil que nous savons faire à leurs dons. Leur grandeur, en un sens, ils nous la doivent. Il n’entre rien de plus en elle que les richesses mêmes que nous avons reçues d’eux dès que nous devenons capables d’en reconnaître l’origine, c’est-à-dire de les leur rendre.