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Y a-t-il aucun homme qui puisse apporter à un autre homme le moindre secours ? N’y a-t-il pas une retraite solitaire où chaque être demeure inaccessible ? Dès qu’il se prête au contraire à une action qui vient d’un autre, faut-il dire que sa solitude s’est rompue ou qu’il a trouvé avec lui un chemin de surface qui laisse séparés les abîmes profonds de leur vie secrète ? Si c’est jusque-là que notre puissance de pénétration est capable de descendre, ne peut-elle pas être bienfaisante ou cruelle ? Notre désespoir s’aggrave-t-il d’être découvert, ou éprouve-t-il un soulagement d’être partagé ?

« Portez les fardeaux les uns des autres et vous accomplirez ainsi la loi du Christ. » Mais, direz-vous, n’ai-je point assez de mes propres fardeaux ? Est-il jamais possible de porter ceux d’un autre ? Comment deviendraient-ils jamais les miens ? Et n’y aurait-il pas dans une semblable prétention plus d’indiscrétion que de générosité et de témérité que de délicatesse ? Et pourtant, comme celui qui connaît ne peut connaître que le monde et non pas lui-même, la responsabilité que chacun croit assumer à l’égard de soi, c’est la responsabilité qu’il assume en soi à l’égard du monde. Ma propre misère, je ne fais que la subir, la nécessité m’y contraint. L’égoïsme y suffit. Mais la misère d’autrui, c’est par un acte de liberté et un acte d’amour que je réussis à en prendre la charge.

Si on a pu dire que le mot servir est le plus beau mot de la langue, c’est parce qu’il marque bien notre subordination à l’égard d’un bien dont le caractère propre, c’est de nous dépasser toujours. Et quand nous servons, nous nous obligeons à franchir nos propres frontières pour trouver au-delà d’elles l’objet même de notre action. Alors nous coopérons à l’œuvre de la création, au lieu de nous réduire à n’être qu’une chose créée, ou de tourner à notre propre usage les choses déjà créées.

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