La charité est de toutes les attitudes de l’âme à la fois la plus simple et la plus difficile : c’est une pure attention à l’existence d’autrui. Mais la charité est amour, et l’amour n’est jamais, comme on le croit trop souvent, un mouvement de la passion qui aveugle l’esprit au lieu de l’éclairer. Dans le commerce spirituel le plus parfait, on dit de deux êtres qu’ils sont d’intelligence : c’est là un sommet qui ne peut pas être dépassé, mais que l’amour est seul capable d’atteindre. Il arrive alors qu’on ne le reconnaisse plus : c’est qu’il ne subsiste plus en lui aucune ombre et qu’il ne se distingue plus de la lumière pure.
Je ne puis pas renoncer à conseiller les autres hommes, à réformer leur pensée ou leur conduite, à chercher un accord entre eux et moi, à vouloir qu’ils aient les mêmes préférences et qu’ils suivent les mêmes maximes. Et c’est sans doute parce que je cherche à régner sur eux, à trouver en eux la confirmation et le prolongement de ce que je suis. Mais c’est aussi parce que je sais que toutes les consciences n’en font qu’une, et cherchent la même vérité et le même bien.
Et cependant il y a encore dans chaque être un désir d’indépendance par lequel il se sépare des autres êtres, refuse à la fois de leur imposer sa loi et de subir la leur, et cherche à défendre l’originalité de sa propre vocation plutôt que d’entrer avec eux dans une même communauté. Seulement ces deux vœux n’en font qu’un. Et nul ne découvrira son génie propre autrement qu’en découvrant cette source d’inspiration d’où procède le génie propre de tous les autres êtres, ce qui par conséquent les rapproche d’autant plus les uns des autres que chacun d’eux est plus fidèle à lui-même.