On n’a d’action sur un autre être que si l’on ne veut pas en avoir. Car l’intention que je sens en vous de conquérir mon assentiment me met en garde et m’empêche de le donner. Elle altère et corrompt votre propre pensée qui n’a plus de regard pour elle-même, mais seulement pour le succès qu’elle cherche à obtenir. Nul n’agit que par ce qu’il est, et non point par ce qu’il vise. S’il cherche à s’insinuer dans une autre conscience afin de la réduire, c’est par un dessein de l’amour-propre qui altère en lui la pureté même de son regard spirituel. Il y substitue un désir temporel de la réussite qui suffit à lui faire obstacle, et parfois un appel pathétique qui ne produit que l’étonnement, la résistance ou la froideur, et qui aveugle au lieu d’éclairer. C’est corrompre sa propre pensée que de vouloir qu’elle triomphe, au lieu de chercher seulement à lui donner sa forme la plus parfaite et la plus dépouillée. Là réside son unique triomphe.
Je ne commence à intéresser autrui que lorsqu’il sent en moi un parfait désintéressement et même, si l’on peut dire, une indifférence à le convaincre. C’est celui qui se réfugie le plus profondément au cœur même de sa propre essence, en perdant toute préoccupation d’attirer le regard ou d’être entendu, qui a le plus de chance d’y parvenir. Car le charlatan qui ne cherche que l’apparence ne rassemble autour de lui que des corps. Il faut toujours que je me montre à autrui tel que je suis, dans ma propre force et mon propre équilibre, sans aspirer à être un modèle pour personne, avec la conscience de ma destinée propre, la pensée que tous les autres ont aussi la leur, et qu’elles sont tout près de communiquer dès qu’elles cessent de vouloir s’asservir.
L’humilité parfaite, la certitude tranquille que nos pensées n’intéressent que nous, qui en avons la charge, et trouvons en elles un appui, même si elles n’obtiennent aucun écho, donne aussi à notre âme cette constante présence à elle-même, cette fierté et cette vigueur inébranlables qui accompagnent l’innocence retrouvée. Et cela diminue singulièrement la portée de tous les moyens par lesquels la plupart de nos contemporains cherchent à agir, à produire quelque effet visible, à acquérir quelque influence extérieure sur les autres hommes. Tous ces moyens échouent, comme il est juste. Car la seule chose qui compte, c’est d’être et non point d’agir. Ou du moins, s’il est vrai que je ne puis être qu’en agissant, cette action n’est qu’un témoignage par lequel je montre ce qui est en moi et dont je dois attendre, non point qu’il me fasse admirer et imiter, ce qui n’est rien, mais qu’il produise chez tous les êtres un appel à créer une œuvre qui leur est propre dans une destinée qui nous est commune.
Il faut donc garder beaucoup de prudence dans les rapports avec les autres hommes et ne pas vouloir forcer une réponse qui se refuse, ne pas haïr ni chercher à abolir cette différence qui nous sépare d’eux. C’est dans le respect que nous avons pour elle, dans notre discrétion à son égard, dans l’attente même qu’elle se découvre, que nous trouverons le chemin qui nous conduira un jour vers la source commune de notre double secret. Tout individu résiste toujours à l’action qu’un autre prétend exercer sur lui, il repousse le regard qui pénètre et viole son intimité. Mais il répond avec un extraordinaire élan de confiance et de joie à tout appel vers une présence invisible dans laquelle il s’alimente et qui, dès qu’un autre être l’évoque, cesse d’être une illusion, un jeu, une espérance, pour devenir la présence même du Dieu vivant qui fonde son existence personnelle, la vocation qui lui est propre, sa communauté actuelle avec tous les autres êtres.