On voit sans peine que la vérité est un acte vivant, qu’on ne peut la trouver sans la produire en soi et sans inviter autrui à la produire aussi en lui-même. Elle se prouve par son efficacité, par la communication qu’elle établit entre nous et l’univers, entre nous et tous les autres êtres, dans la connaissance du même univers. Pourtant, il y a entre les consciences un commerce plus profond et plus personnel que nous regrettons toujours quand il se dérobe, mais qui ne doit être ni cherché ni voulu : il faut qu’il soit un effet, sans avoir été d’abord une fin.
Car dans cet effort par lequel nous cherchons à communiquer avec autrui, il y a des frontières qu’il faut apprendre à ne pas franchir : ce sont les frontières qui séparent les unes des autres les vocations particulières. Il y a dans leur diversité une beauté, une perfection, qu’il faut être capable de connaître et de respecter.
Tenter de forcer ces frontières, c’est porter atteinte à la délicatesse de l’être individuel dans ce mystère unique et incomparable qui est le sien. On y perd beaucoup de peine, on s’engage toujours dans de vaines querelles. Et on risque toujours que l’amour-propre ne s’en mêle et qu’il n’engendre beaucoup d’incompréhension, de ressentiment et d’aigreur.
Quelle vaine entreprise que de solliciter un commerce qui ne cesse de nous fuir ! Faut-il se contenter de dire pourtant qu’il requiert certains rapports exceptionnels entre deux êtres privilégiés ? Mais chacun, en droit, peut l’obtenir avec tous. Seulement, il a des modes infiniment divers, non pas seulement comme les individus eux-mêmes, mais comme les situations respectives de chacun d’eux à l’égard de tel ou tel autre. Ce sont des voies différentes qu’il faut être capable de discerner. Ce qui m’unit à celui-ci me séparerait de celui-là. La diversité de ces chemins ne peut être reconnue qu’avec une grande délicatesse. Celui qui les confond gâte tout. Ici, aucune règle ne peut nous servir d’appui, aucune bonne volonté n’est suffisante. Et l’on peut bien dire qu’il faut se montrer tel que l’on est ; mais l’on est soi-même divers, avec diverses surfaces de contact et divers moyens de prise. Ce n’est point ici l’habileté qui compte, mais la vérité. Les relations d’un être avec les autres êtres ne peuvent devenir réelles que là où certaines possibilités se trouvent respectées. Il s’agit pour nous de les découvrir, ce qui ne va point sans beaucoup d’essais, de conflits et d’échecs. C’est seulement cette exacte proportion de chacun et de tous qui peut permettre à des êtres individuels de reconnaître leur essence propre et de s’unir dans l’absolu.