Aller au contenu

On nous demande d’agir à l’égard d’autrui comme nous agirions à l’égard de nous-même. Mais de même que je dois me donner le spectacle du monde et non point le spectacle de moi-même, parce qu’étant le spectateur, je ne puis pas être en même temps l’objet du spectacle, ce n’est pas non plus pour moi que je dois agir, mais pour autrui ; et je ne puis jamais être la fin de mon action, précisément parce que j’en suis l’auteur. Ainsi se guérissent à la fois les pernicieux effets de ce besoin de se connaître qui menait Narcisse au tombeau et de cet égoïsme de l’action qui, lui aussi, succombe toujours.

Or, par un merveilleux paradoxe, c’est si je cesse de me regarder et si je regarde ceux qui m’entourent que je me connais moi-même sans avoir songé à le faire : c’est quand je cesse de poursuivre mon propre bien et que je cherche celui d’autrui que je trouve aussi le mien. Tout rayon de lumière doit éclairer le monde avant de revenir m’éclairer moi-même. Toute action qui m’enrichit est une action désintéressée, et je ne grandis que par mes sacrifices. Ainsi, le monde n’est ce qu’il doit être, sa parfaite unité ne se réalise que si, dans cette réciprocité qui unit entre eux tous les êtres, chacun d’eux fait pour les autres précisément ce qu’il refuse de faire pour lui-même : mais il obtient alors, par l’abdication du désir, beaucoup plus que son désir ne pouvait attendre ou espérer, non point parce que les autres à leur tour n’agissent que pour lui, car cette habileté du désir n’en change pas le sens, mais parce que l’action qui n’a aucun arrière-goût de jouissance est aussi la seule qui m’élève et qui me fortifie.

On dit pourtant que le dernier mot de la morale, c’est d’aimer les autres comme nous nous aimons nous-même, de faire pour eux ce que nous ferions pour nous-même. Il semble que c’est là tout ce que nous puissions demander à notre faiblesse. Mais cet agrandissement de l’égoïsme le contredit et le brise. On peut dire également que celui qui aime vraiment est aussi le seul qui ne songe pas à s’aimer et que l’amour des autres est le seul qui puisse être pur ; il devient à la fin le modèle qui règle l’amour de soi et qui, à son tour, le purifie.

Nous jugeons que l’arbre dont l’essence est la meilleure est celui qui porte les plus beaux fruits ; pour qu’il ne meure pas et qu’il continue à fructifier, il faut qu’il s’en sépare à chaque saison ; ils se changent alors en nourriture.

Supprimer le surlignage