Les relations que les autres hommes ont avec nous sont toujours une image des relations que nous avons avec nous-même. Chacun éprouve jusqu’à un certain point à l’égard de soi les sentiments d’antipathie ou d’irritation que les autres éprouvent pour lui.
Mais cette identité des rapports que nous avons avec les autres et des rapports que nous avons avec nous-même est souvent subtile et malaisée à reconnaître. Ainsi, qui poursuit quelqu’un de sa haine comme s’il voulait l’anéantir se venge souvent sur lui de l’échec du même personnage dont il sent en lui la présence et qu’il aurait pu être.
Ce qui est mien, ce sont tous ces mouvements en moi de la nature qui vous plaisent ou vous déplaisent selon que vous en trouvez en vous un premier élan semblable ou contraire.
Mais ce qui est mien n’est pas encore moi : car ce qui est moi, c’est l’être qui accueille tous ces mouvements ou qui les dirige, qui s’y complaît ou qui leur cède, qui leur résiste ou qui les combat. Il arrive qu’ils puissent vous déplaire par l’amour même que vous avez pour moi, comme ils peuvent me déplaire à moi-même dès que je consens à me séparer d’eux, à cesser d’en être complice ; il arrive que celui qui a de l’aversion pour moi se réjouisse de m’y voir livré. Ils appartiennent en effet à ce monde de la nature dans lequel je me trouve pris, mais dans lequel je suis tenu de choisir, où il n’y a rien qui m’est proposé dont je ne puisse changer le sens, que je ne doive spiritualiser et transfigurer. Et le propre de l’amitié, c’est, non point de les louer, mais de m’aider à en prendre possession avec une lucide tranquillité, mais afin d’en faire un bon usage, de les assouplir et de les redresser.