La séparation et l’union s’appellent l’une l’autre et se réconcilient dans cette coopération vivante de deux êtres en vue d’une certaine fin qui les dépasse l’un et l’autre et à laquelle chacun d’eux contribue selon son propre génie.
Elles ne sont pas seulement solidaires comme le sont deux contraires. Chacune d’elles est un moyen qu’il faut mettre au service de l’autre. C’est l’être le plus personnel et le plus solitaire qui est capable d’accomplir l’acte de communion le plus désintéressé et le plus pur. Et toute communion n’est qu’un leurre, elle nous détruit au lieu de nous fortifier, si elle ne nous donne en même temps une conscience plus vive de notre existence séparée.
C’est que tout ce qui nous sépare forme aussi l’intervalle qui nous permet de nous unir. Et les êtres ne peuvent communiquer qu’à partir du moment où ils reconnaissent et où ils acceptent les différences qui les distinguent. Alors, chacun apporte à l’autre une révélation qu’il ne pourrait pas trouver en lui-même. C’est une erreur de croire que je cherche autour de moi des êtres identiques à moi et qui reproduisent toutes mes pensées et tous mes sentiments. C’est une erreur de croire que je cherche seulement en eux une ressemblance avec moi en négligeant cette partie individuelle de leur nature qui forme leur être véritable, qui leur permet de dire « moi », qui est le point même où je les rencontre et qu’il me faut atteindre pour que ma solitude soit rompue.
Si les hommes parvenaient à reconnaître l’inimitable singularité de toute existence individuelle, ils verraient aussitôt se dissiper en eux l’égoïsme et la jalousie, ils éprouveraient une admiration mutuelle qui les pousserait à s’invoquer l’un l’autre, au lieu de se repousser. Car c’est cette singularité de chaque être qui exprime la part d’absolu dont il est, pour ainsi dire, porteur et qui fait que le monde entier est intéressé à sa destinée, si misérable qu’elle paraisse. Je pense juste le contraire de ce que vous pensez, mais je pense aussi que votre pensée est nécessaire comme la mienne à l’ordre du monde et que, sans elle, la mienne ne trouverait en lui ni une place, ni un soutien et manquerait par suite à la fois de raison d’être et de vérité.
Mais l’homme cherche toujours à persévérer dans son être et par conséquent à protéger son propre type. Toute différence est haïe par lui comme une contestation de son essence individuelle, une atteinte qui lui est portée. À peine est-il nécessaire qu’il soupçonne dans cette différence le moindre témoignage de supériorité : il suffit qu’elle se dérobe à ses prises, qu’elle attire vers elle le regard pour qu’il se sente diminué, déjà délaissé, oublié et prêt à disparaître au sein d’un univers qui le nie. La révélation de l’« autre que moi », c’est celle de l’univers sans moi, qui peut encore subsister et m’exclure.
Les différences qui opposent les hommes les uns aux autres sont une épreuve qui les juge. Les plus faibles et les plus égoïstes sont offusqués par elles et ne songent qu’à les abolir. Les plus forts et les plus généreux en tirent toujours plus de joie et plus de richesse : ils désirent non pas qu’elles s’effacent, mais qu’elles se multiplient. Et dans la découverte de leurs propres limites, ils se sentent si bien soutenus par ce qui les dépasse que tous les êtres qui peuplent le monde deviennent pour eux des amis.