La vie n’a de sens que pour celui qui, pénétrant dans un univers spirituel qui est le même pour tous, découvre en lui la place de son existence propre et la marque de sa destinée personnelle. Là est la présence totale dans laquelle tous les êtres communient. On voit que ce sont les choses les plus communes qui sont les plus belles, comme l’air, le ciel, la lumière et la vie. Et dans l’âme aussi, ce sont les sentiments les plus communs qui nous donnent les joies les plus pures.
Mais il y a une existence laide et commune qui commence justement dès que l’individu se détache de cette communion toujours offerte et que, pour se distinguer de tous les autres, il s’enferme dans ses propres limites et ne laisse plus paraître au-dehors que les instincts du corps et les mouvements de l’égoïsme. Par une sorte de paradoxe, n’ayant plus de rapport avec le foyer commun de toute existence, mais seulement avec d’autres individus séparés, il finit par les imiter afin, s’il n’espère pas les surpasser, de ne leur être du moins inférieur en rien. Cette fausse ressemblance abolit, au lieu de les resserrer, tous les liens réels par lesquels les êtres peuvent s’unir. C’est le corps qui agit en eux, ou la vanité, sans que l’esprit soit consulté : ce qui est l’existence commune au sens le plus misérable que l’on peut donner à ce mot.
Le commun, c’est donc à la fois la perfection de notre activité, lorsqu’elle a découvert la source où elle s’alimente, et sa déchéance, lorsqu’elle a renoncé à toute initiative et se laisse porter par le dehors. Mais la véritable distinction de l’esprit consiste à quitter sans cesse les choses qui sont communes au second sens, pour découvrir celles qui le sont au premier.
Il faut donc prêter une oreille attentive quand on parle des choses communes, car cela peut être ce que l’on obtient et que l’on possède sans effort, c’est-à-dire ce que l’on imite, ou bien ce qui est le plus rare et le plus difficile, parce qu’il oblige tous les êtres à se dépasser dans un principe où ils communient. Et le risque que l’on court dans les sociétés où le nombre gouverne, c’est que les individus préfèrent les choses qui ne deviennent communes que par un égoïsme répété à celles qui ne sauraient le devenir que par un égoïsme surpassé.