Il y a une avarice spirituelle comme il y a une avarice matérielle. On voit dans la vie de l’esprit des économes et des prodigues. Mais il y a aussi ceux qui entassent sans fin des trésors dont ils ne font jamais usage : ils ont peur de tout perdre là où il s’agit précisément de tout perdre afin de tout acquérir et de faire bon marché du fini qui n’est qu’à nous pour avoir devant soi l’infini qui est à tous.
L’argent nous fournit une assez bonne figure de tous les biens spirituels. Car il en est le contraire, et pourtant il obéit à la même loi. Il en est le contraire, puisqu’il ne représente rien de plus que ce qui peut s’acheter et se vendre, c’est-à-dire ce qui appartient à l’ordre de la matière et produit en nous des jouissances qu’il suffit d’éprouver. Au lieu que les biens spirituels dépendent d’un acte intérieur que nous sommes seuls à pouvoir accomplir, d’un consentement de notre âme que nous sommes seuls à pouvoir donner.
Mais l’argent est aussi le plus pur de tous les biens de la fortune. Il s’accumule indéfiniment, à condition de rester vierge et inemployé. Il contient tous les autres : il est le pur pouvoir de les acquérir. On comprend que l’avarice soit de toutes les passions la plus violente et aussi la plus horrible parce qu’elle est presque spirituelle par son développement et qu’elle conduit même à l’ascétisme, bien que ce soit l’univers des choses sensibles qu’elle cherche seulement à mettre sous sa dépendance.
Bien que l’avare ne pense qu’à l’avenir dont il veut par avance se rendre maître, on observe pourtant chez lui un effort pour échapper au temps en préservant tous les biens matériels de l’usure et de la ruine auxquelles le temps les condamne, en transportant dans le présent, où nous disposons de l’idée, un plaisir que la plupart des hommes attendent de l’avenir qui seul le réalisera. C’est en cela que consiste le paradoxe de l’avarice qui transfère à l’argent les caractères qui ne peuvent appartenir qu’à l’activité de la pensée : car elle seule s’exerce dans le présent alors que l’argent escompte l’avenir, elle seule s’achève dans la possession de l’idée alors que l’argent n’a de sens que s’il se convertit un jour en jouissance.
L’avarice spiritualise notre activité, mais sans la détacher pourtant de cette matière à laquelle elle reste plus asservie encore que si elle consentait à en faire usage.
Elle applique à l’ordre physique une démarche qui a la plus haute signification dans l’ordre moral, car on peut bien dire que les puissances de la vie intérieure sont des actions retenues ; mais elle l’altère profondément, car ici nulle puissance ne peut être détachée de son usage qui, loin de la ruiner, la fortifie. Elle est proprement spirituelle, non point par cette sorte d’abstinence à l’égard de toute action qui pourrait la diminuer, mais par un désintéressement et une générosité qui l’obligent à agir toujours, sans songer si, au cours de l’action, elle pourra gagner ou perdre.
Il y a un véritable or spirituel dont l’autre n’est qu’une image, qui nous attire et qui nous trompe toujours. Celui-ci seul peut faire naître en nous l’avarice, qui est la crainte, quand on le dépense, de le voir s’user et se perdre. Au lieu que l’or spirituel n’a proprement d’existence que dans cette dépense même qu’on en fait, qui le produit, et qui l’augmente indéfiniment, comme on le voit dans l’exercice de la pensée, du vouloir ou de la charité. Cependant il y a en nous une sorte de matérialisme naturel qui nous incline à considérer tous les biens de l’esprit comme devant être gardés et retenus pour nous seul, comme toujours prêts à se gaspiller et à se corrompre dès qu’ils sont partagés, alors que la sagesse véritable serait au contraire de regarder les biens matériels comme n’étant eux-mêmes des biens que dans le moment où ils sont dépensés, et comme capables tout à la fois de s’accroître et de changer de nature, c’est-à-dire de se spiritualiser, par le bon usage que l’on en fait.