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L’avarice est, avec l’orgueil, le vice le plus profond de l’amour-propre. L’avarice s’oppose à la cupidité parce qu’elle est avidité d’épargner plutôt que d’acquérir. Elle jouit de ce qu’elle possède et ne le risque pas pour posséder davantage.

L’avare est un solitaire dont la jouissance est toujours secrète, car il ne peut ni la montrer, ni la faire partager sans mettre en péril sa richesse qui la lui donne et qui n’est plus à lui seul. Il a la haine de ses proches et de ses héritiers dont il pense qu’ils ont sur lui quelque droit. Il embrasse d’un seul regard toutes les possibilités que l’or représente sans en réaliser aucune, même par l’imagination. Il n’imagine même pas, comme on le croit, tous les biens qu’il pourrait se donner et qui sont pour lui au contraire les plus grands de tous les maux puisqu’ils détruisent la seule chose qu’il puisse aimer. En essayant de se les représenter, il diviserait et corromprait déjà le plaisir que lui donne le pur pouvoir qu’il croit garder sur eux.

L’avarice est un vice de la vieillesse qui suppose une longue expérience, qui cherche à accumuler les moyens de se donner toutes les jouissances qui pourraient la remplir, et qui méprise ces jouissances elles-mêmes. C’est une ivresse de la puissance dont on voit bien qu’elle peut s’étendre sur toutes choses, mais dont on ne fait aucun emploi de peur de la diminuer ou de l’anéantir. On peut bien dire que l’avare jouit d’une pure possibilité, mais c’est d’une possibilité réelle et non pas imaginaire, puisque l’or est là qui la figure ; il jouit moins encore de sentir qu’il pourrait la convertir en un objet de jouissance sensible que de savoir qu’il se refusera toujours à le faire.

L’avarice est un vice subtil, un vice de l’esprit et non point de la chair. Peut-être est-elle par excellence le vice de l’esprit, car elle est le plaisir que nous donne la possibilité indéterminée de toutes les jouissances, possibilité qui ne peut être que pensée et qui vaut mieux pour nous que toute jouissance éprouvée. L’avarice est inséparable de la pensée d’une puissance pure capable de croître indéfiniment et qui doit être gardée à l’état de puissance pour que son exercice ne la diminue pas.

L’argent ramasse en lui la satisfaction idéale de tous les désirs à la fois : mais le désir de l’argent repousse la satisfaction de tout désir particulier, il en repousse même l’image. Il est le désir de pouvoir les satisfaire, mais sans jamais les satisfaire. L’avarice est donc la seule passion qui ne se laisse jamais emprisonner par son objet, non seulement, comme on le dit, parce que l’argent que je ne dépense pas peut s’accumuler sans cesse, mais encore parce que l’argent représente tous les biens à la fois sans que pourtant je sois obligé d’appliquer ma pensée à aucun d’eux ni de l’arrêter aux bornes mêmes de la jouissance.

C’est celui de tous les hommes qui a le moins besoin d’argent, un ascète volontaire. Il en aime la présence et en déteste l’usage. Il est le plus absurde des êtres : mais il est aussi celui qui se donne les joies les plus désintéressées, des joies strictement sans contenu. Le désir de l’argent lui a permis de triompher de tous ses autres désirs. Il sait que l’argent qui nous permet de les assouvir nous met au-dessus d’eux, que la dépense, qui les détruit, nous met de nouveau sous leur joug.

La joie de l’avare enferme donc une contradiction, mais qui rend cette joie singulièrement aiguë ; car il peut tout se permettre et ne se permet rien ; il possède tout et ne possède rien. Il a le pouvoir de transformer une possession virtuelle en une possession actuelle, mais se délecte de ne jamais user d’un tel pouvoir. De là cet attrait de l’or, qui se substitue si vite à l’attrait du plaisir, qui l’oblige à endurer tant de peine, qui devient peu à peu l’ennemi du plaisir et finit toujours par le fuir après avoir paru le poursuivre. Il y a dans la quête de l’or du Rhin la marque d’une perversité de l’esprit qui s’acharne à la poursuite des biens de la terre, qui leur subordonne tout son effort, et qui pourtant ne les possédera jamais et ne possédera jamais que l’effort même qu’il fait pour les posséder.

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