Seule l’humilité est capable de nous attacher au sol où nous prenons racine ; elle nous oblige à prendre appui sur lui et nous préserve de toutes les chutes. Et elle ne paraît une vertu que parce que l’orgueil, qui fait du moi le centre du monde et qui élève jusqu’à l’infini cette petite parcelle du réel qu’il occupe, est de tous nos péchés le plus fort, de telle sorte qu’elle nous oblige à réformer, en considérant ce qui nous manque, le jugement qu’il porte sur nous-même. Mais c’est pour nous permettre de retrouver notre propre mesure.
Car l’humilité n’est jamais ce mépris de soi qui nous avilit, et qui marque presque toujours un ressentiment contre nous-même et contre l’univers dont nous faisons partie : il nous ôte toutes nos ressources ; au lieu que l’humilité les circonscrit pour en mieux faire l’emploi.
Mais il y a là bien des difficultés. On ne se voit point comme on voit autrui. Quand on est juge et partie, c’est être injuste que d’appliquer la règle commune. Il faut qu’en nous-même le regard ne s’applique qu’à nos devoirs et dans un autre qu’à ses droits. À l’inverse de ces jugements grossiers des êtres les plus bas, qui estiment ce qui vient d’eux et méprisent ce qui vient d’autrui, les êtres les plus nobles ne comptent pour rien ce qu’ils ont fait et trouvent toujours dans ce qu’ils voient faire quelque puissance qu’ils admirent et dont ils se croient dépourvus : ceux-là ne savent être exigeants qu’à l’égard des autres, et ceux-ci qu’à l’égard d’eux-mêmes. Ici l’humilité, en restant le contraire de l’orgueil, devient la marque de notre fierté.
La véritable humilité consiste à estimer autrui plus que soi, à observer en lui ce qu’il a et en nous ce qui nous manque. Alors que chacun prétend enseigner le voisin, l’humilité est une aptitude à se laisser enseigner. Elle noue entre les hommes les liens les plus étroits : car je puis repousser ce qu’un autre m’impose, et même ce qu’il me donne ; mais je m’attache à lui par ce que j’ai l’humilité de lui demander, ou même de lui prendre.