Nul ne réalise sa propre vie tout seul, mais seulement par la médiation des autres hommes. J’ai besoin de l’amitié qui me confirme et qui m’aide, mais de la haine aussi qui m’éprouve, qui m’oblige à prendre conscience de mes limites, à m’accroître, à me purifier sans cesse, qui me rend de plus en plus fidèle à l’égard de moi-même, qui me défend contre toutes les tentations de la facilité ou du succès, qui m’oblige à me replier sur la partie la plus profonde, la plus secrète et la plus spirituelle de moi-même, là où les attaques ne peuvent plus rien, où elles ne rencontrent aucun objet qui leur donne prise et qu’elles puissent détruire. Aussi faut-il que l’homme le plus spirituel soit aussi le plus haï : car la haine n’est que l’amour asservi, jaloux de lui-même et irrité de sa propre impuissance. Le sort du juste que nous décrit l’Évangile est toujours sous nos yeux.
La haine la plus tenace est celle dont sont l’objet ceux qui montrent une indifférence réelle, et non point seulement feinte, à l’égard des biens que les autres hommes estiment le plus. Elle s’aggrave encore chez ceux qui les détiennent et qui ont le pouvoir de les dispenser : ce sont eux alors qui se croient méprisés et privés des seuls moyens d’action sur lesquels ils pouvaient compter.
Le moindre progrès spirituel nous retire le concours des autres hommes qui voient en nous un être qui commence à se suffire.
Le monde hait tous ceux qui sont hors du monde, c’est-à-dire hors de cette société qui se suffit à elle-même, mais où aucun être ne se suffit, où aucune réalité ne compte, sinon dans l’apparence qui la traduit et dans l’opinion qu’elle donne ; tous ceux qui ont accès dans un autre monde où la société ne suffit à rien et où chacun doit se suffire, où la réalité reste intérieure et invisible, où l’apparence s’abolit et où l’opinion devient inutile. Ce monde spirituel qui est au-delà du monde matériel n’est jamais un objet de spectacle, mais il est le seul dans lequel nous vivons ; et dès que le regard y pénètre, tout objet recule et s’efface qui ne devient pas à son égard ou bien un moyen ou bien un signe.