Si toute grandeur est relative, il y a des hommes qui n’ont pas d’autre moyen de se grandir que de rabaisser tous ceux qui les entourent. Seuls les plus grands attirent leurs coups. Une constante négation par laquelle ils pensent se mettre au-dessus de ce qu’ils nient, des critiques toujours nouvelles qui montrent les exigences de leur esprit et sa fertilité, font prendre parfois pour un édifice ce tas de ruines. Mais ils ne s’élèvent pas au-dessus du niveau de ce qu’ils ont détruit. Leur âme est vide et ne s’enfle que de vent. Car il n’y aurait rien qui pût la remplir, ni la grandir, que toutes ces découvertes que d’autres ont faites, dont elle n’était point elle-même capable. Ils aiment mieux les rejeter dans le néant que de paraître obligés de s’en nourrir.
Toute critique classe celui qui la fait, soit qu’il dépasse son auteur, soit qu’il reste à son niveau, soit qu’il se montre au-dessous. Tel s’arroge le droit de classer autrui qui ne s’aperçoit pas aussi qu’il se classe, et non pas toujours comme il cherche à le faire entendre.
Les plus grandes œuvres sont toujours les plus exposées : elles ont toujours une limite, puisqu’elles traduisent un acte d’affirmation par lequel on a pris parti et choisi cette limite même ; elles portent en elles l’infini, il est vrai, mais comme une puissance de développement, et non point comme un don déjà offert. Ce sont celles qui présentent à la critique la plus admirable matière. Contre elles, la critique, qui cherche dans chaque chose sa faiblesse et son insuffisance, a presque toujours raison. Mais que nous propose-t-elle en échange ? Est-ce un retour à l’indifférence, à un non-être qu’il n’aurait pas fallu rompre ? Est-ce au contraire une coopération à cette création imparfaite qui l’enrichira indéfiniment en révélant de nouveaux aspects de l’être qu’elle appelait, mais qu’elle laissait dans l’ombre ? Le critique le plus fort agrandit les choses dont il parle, le plus faible les diminue toujours.
Mais la méchanceté peut s’attaquer presque à coup sûr aux êtres les plus grands, parce qu’elle ne manque pas de produire en eux quelque réaction de colère ou d’amour-propre, qui les diminue toujours, et qui la justifie.