Il ne faut point s’indigner de l’hostilité qui menace toute existence individuelle et qui croît à mesure que cette existence elle-même a plus d’originalité et de grandeur. Ce n’est pas là seulement une loi de la société humaine, mais une loi profonde de l’Être. Car il ne peut surgir aucune différence, ni dans l’indistinction primitive, ni dans une masse sociale encore grégaire, sans qu’une atteinte soit portée à l’unité du Tout, à l’égale présence et à l’égale dignité de toutes les parties dans le même Tout ; alors se produit naturellement une réaction compensatrice et destructive qui cherche à les rétablir. Et ce qui le montre, c’est que toute différence individuelle que l’on relève sert le plus souvent à en rabaisser d’autres. Mais ce n’est qu’une ruse de guerre, car le mouvement peut se produire dans les deux sens selon les intérêts du moment. Et une seule chose compte, c’est qu’elles s’effacent dans l’indifférence du même Tout.
Dès que notre vie entreprend de se montrer, l’hostilité et le mépris commencent aussitôt à l’environner. Cela ne doit pas nous surprendre. Car nous ne supportons pas chez un autre ces marques de la nature individuelle dont nous percevons tout de suite la prétention, l’insuffisance et le ridicule ; mais nous avons aussi les nôtres qui ne sont pas les mêmes, dont nous ne remarquons pas les faiblesses, bien qu’elles éclatent de la même manière au regard d’autrui.
L’hostilité la plus vive et la plus profonde qui puisse régner entre les hommes est celle qui s’exprime dans les choses les plus petites. Car elle prend sa source dans leur essence même qui tout à coup se découvre et les oppose d’une manière irréductible : des motifs trop apparents ou trop légitimes, en la justifiant, la dissimulent. Car ce ne sont pas les motifs qui comptent : les plus graves même s’abolissent dès que les êtres se montrent l’un à l’autre dans leur propre fond. Tout se change alors en prétextes et en motifs, même les événements les plus innocents. Il arrive même que ceux qui sont les mieux faits pour unir sont aussi ceux qui créent les séparations les plus irréparables et qui donnent le plus d’aigreur.
On s’étonne parfois qu’un simple mot sépare à jamais deux hommes qui jusque-là paraissaient amis. En comparaison, les dissentiments les plus graves, les querelles déclarées, les conflits d’intérêt n’avaient eu que peu d’effet. C’est que ce mot est désintéressé ; il ne poursuit aucun avantage ; il ne cherche à produire aucune blessure ; il a pu échapper par hasard. Il semble innocent et privé de conséquences. Là réside sa profondeur. Car il trahit l’être même et met son essence à nu.