Tout jugement véritable exprime une préférence et suppose toujours une comparaison entre des valeurs. Mais les hommes n’apprécient point selon la même règle la perfection ni le mérite. Une bonne règle devrait, dit-on, posséder autant de souplesse que cette règle de plomb dont se servaient les architectes et qui pouvait épouser toutes les sinuosités du réel. Mais toute règle est plus ou moins rigide. Elle s’écarte plus ou moins du réel, précisément parce qu’elle est une règle. Et chacun de nous applique une règle différente selon l’idéal qu’il a lui-même conçu. Elle est le signe sans doute de sa propre participation à l’absolu : mais comme il ne peut y avoir qu’un absolu, bien que tout homme y participe selon sa nature, chacun entre en lutte avec les autres, au nom même de ce qu’il en voit. Et il pense s’interdire de composer avec l’absolu, quand il combat seulement en autrui la participation qui lui en est refusée à lui-même.
De là vient que les différences entre les hommes ne sont pas seulement des différences de délicatesse, de pénétration ou de profondeur ; elles engagent toujours l’absolu dont ils se croient dépositaires ; et s’ils se battent, ce n’est pas seulement pour eux-mêmes, comme on le pense, mais pour cette part d’absolu dont ils sentent en eux la présence et qui les oppose, quand elle devrait les unir.
Chacun de nous est un être unique et incomparable qui est au-dessus de tous les autres dans toutes les choses qui appartiennent à sa pure essence, c’est-à-dire qui expriment dans le monde sa relation originale avec l’Absolu. Mais ce qui doit nous inviter à l’humilité, c’est que pour les mêmes raisons, chacun de nous se trouve au-dessous de tous les autres, j’entends de l’homme le plus humble et le plus misérable, dans les choses qui lui ont été laissées et qui témoignent à leur tour des dons privilégiés qu’il a reçus.
Notre amour-propre juge presque toujours des autres hommes sur leur incapacité à accomplir aussi bien que nous quelque besogne où nous croyons exceller, mais dans un domaine qui en effet est le nôtre. Nous ne pensons pas à mesurer notre propre incapacité, s’il s’agissait d’accomplir d’autres besognes dans un domaine qui précisément est le leur.