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L’opinion est la chose du monde la plus rabaissée : « ce n’est qu’une opinion ». Et nous l’opposons toujours avec Platon à la connaissance. Mais elle est en même temps la chose du monde à laquelle nous tenons le plus, simplement parce qu’elle est nôtre, parce qu’elle exprime, semble-t-il, à la fois une préférence de notre nature et un acte de notre liberté. Nous revendiquons la liberté d’opinion. Ainsi chacun s’attache à l’opinion comme à l’expression la plus précieuse de son être individuel.

Mais il n’y a point d’opinion qui apporte à aucun homme une satisfaction sans mélange : car, en lui donnant le nom d’opinion, il reconnaît déjà sa faiblesse. Il se contente d’avouer qu’elle est la sienne, sans prétendre toujours qu’elle soit la meilleure. Et le choix qu’il en fait est un choix que l’apparence détermine. C’est précisément au moment où elle commence à être ébranlée qu’il s’attache à elle avec une sorte de désespoir. C’est alors qu’il a recours à ce suprême argument : « du moins est-elle mienne », offrant d’engager toute sa personne pour la défendre, au moment même où il la sent chanceler.

Il suffit, dit-on, que l’on reconnaisse à toutes les opinions une valeur égale. Mais cela est impossible, et contraire à la raison, puisqu’à ce compte elles se détruisent toutes. Dire que toutes les opinions ont une valeur égale, c’est dire qu’elles n’en ont aucune, c’est-à-dire qu’elles sont en effet des opinions, qu’elles ne contiennent aucune vision claire de la vérité, qu’elles expriment seulement des préférences du désir ou des vraisemblances de l’imagination.

On ne trouvera point une issue en disant que les hommes sont inégaux par l’entendement, mais peuvent devenir égaux par la sincérité. Ce qui est encore bien loin d’être vrai. Il n’est pas nécessaire pour cela de prétendre que l’opinion la plus sincère peut encore être sotte ou fausse, car il est possible qu’il y ait toujours une certaine rencontre entre la sincérité et la vérité. Seulement nul ne pourra jamais dire jusqu’à quel point son opinion est sincère : et sans doute ne l’est-elle jamais tout à fait aussi longtemps qu’elle demeure une pure opinion. Car les hommes les plus sincères sont aussi ceux qui hésitent le plus à opiner.

L’opinion lutte pour triompher comme l’individu. Qui relève la valeur de l’un relève aussi l’autre. Elle traduit toutes les fluctuations du caractère et de la vanité, qui s’apaisent dès que nous réussissons à atteindre la connaissance et à la posséder. Au lieu de comparer son opinion à celle d’autrui, le sage qui connaît leur origine retire à la sienne la force que lui donnait l’amour-propre, et refuse de la suivre dans le combat.

Aussi n’est-ce pas l’opinion d’autrui qu’il faut mépriser, c’est d’abord la nôtre. Mais il semble, contrairement à ce que l’on pourrait penser, que celui qui entreprend de convertir autrui à son opinion éprouve déjà sur elle une certaine insécurité, et, en obtenant l’adhésion d’autrui, cherche précisément à se rassurer sur elle et à la confirmer.

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