L’amour-propre se complaît tellement en soi qu’il s’attarde jusque dans le sentiment de sa propre misère. De telle sorte qu’il s’aigrit encore en cherchant à se guérir.
Il ne faut pas prêter une oreille trop complaisante à cette conscience que je prends de moi-même comme d’un être unique et inimitable, car elle éveille toujours l’amour-propre qui cherche à tout retenir et convertit tout à son usage. L’acte le plus profond que chaque être puisse accomplir est un acte libre et généreux à l’égard de cette conscience même qu’il a de soi, mais qu’il dépasse toujours, et par laquelle il ne se laisse jamais asservir. Mais Narcisse est demeuré son esclave.
L’amour-propre corrompt de bien des manières nos relations avec les autres hommes. Il engendre la susceptibilité qui nous fait présumer chez autrui une hostilité que nous redoutons, alors qu’il ne pense nullement à nous. Il arrive que notre soupçon la fasse naître, alors qu’il n’y avait chez lui que de l’indifférence ou une bienveillance déjà tout près de se faire jour.
Je vois des choses que d’autres ne voient pas, et d’autres autour de moi en voient que je ne vois pas non plus. Et les hommes ne mettent pas non plus leur plaisir dans les mêmes choses. Ce qui fait qu’ils se méconnaissent les uns les autres et que, dès qu’ils cessent de se jalouser, ils commencent à se mépriser.
Le principe de tous les conflits qui les mettent aux prises, c’est qu’ils établissent entre eux des comparaisons. Et dans tous les domaines, leurs relations reproduisent ce tête-à-tête du riche et du pauvre où l’on ne sait ce qui est le plus hideux du mépris de l’un ou de l’envie de l’autre.