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La destinée n’est point constituée, comme on le croit trop souvent, par la suite des événements qui remplissent notre durée. Les événements les plus considérables peuvent produire dans notre âme une émotion qui la bouleverse : ce n’est là en elle qu’un écho du corps. Notre esprit peut en être offusqué sans que l’on puisse dire qu’il y prenne part.

Bien plus, il arrive qu’il nous faille grossir encore l’événement qui nous a le plus ébranlé et forcer nous-même notre imagination pour faire ressentir à autrui ou pour ressentir à nouveau le même ébranlement qu’il a provoqué en nous autrefois. Mais nous n’y parvenons jamais. Rien de plus décisif à cet égard que l’exemple des plus terribles aventures de la guerre pour ceux-là mêmes qui les ont vécues : chacun mesure alors l’intervalle qui sépare la flamme d’incendie qui les traversait des cendres qu’elle a laissées et qu’aucun effort de mémoire ne réussit à ranimer.

Un événement peut avoir, au moment où il se produit, un extraordinaire relief Il peut nous étonner et nous surpasser : jusque-là, il n’est encore qu’un objet de spectacle. Il n’appartient à notre vie que par le jugement que nous en faisons, par l’interprétation que nous lui donnons, par son lien secret et que nous sommes seul à connaître, avec le drame intérieur de notre conscience. Et il ne pénètre dans notre destinée que lorsqu’il devient pour nous un appel ou une réponse que le monde nous adresse, un miracle personnel qui n’a de sens que pour nous et par rapport à nous.

C’est dans les jeux de hasard que l’on sent le mieux cette sorte de présence du destin qui soumet le joueur à des événements sur lesquels il semble qu’il n’a pas de prise, et dont chacun l’atteint pourtant comme s’il l’avait visé. Ce que l’on voit bien quand ils paraissent s’acharner sur celui qui gagne ou qui perd. Mais il convient de spiritualiser même le hasard. Il ne faut pas traiter trop légèrement ce sentiment si profond d’avoir su saisir la chance ou de l’avoir laissé passer, de l’attirer ou de la détourner, d’être porté par elle dans une sorte d’élan, ou bien délaissé par elle dans une sorte de détresse. Il n’y a pas, d’un côté, des lois du hasard que nous ne faisons que subir et, de l’autre, des états d’âme qui ne font que les suivre. Ceux-ci agissent aussi dans la marche de tous les événements ; et les mots d’attente, de désir et d’espoir dissimulent leur efficacité, au lieu de la traduire.

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