On peut s’étonner qu’il y ait des destinées manquées. Mais notre destinée n’apparaît que quand elle est révolue ; et nous disons qu’elle est manquée quand il nous semble qu’elle n’a pas coïncidé avec notre vocation.
Il n’y a point de sentiment plus beau, plus profond, ni plus fort que ce sentiment qu’éprouve chaque être, lorsqu’il descend jusqu’à la racine de la conscience qu’il a de lui-même, qu’il est seul au monde, que sa destinée est unique et incomparable, qu’il n’est exposé à aucun des malheurs qui arrivent aux autres, qu’à la guerre c’est lui qui sera épargné et que la mort même ne viendra jamais pour lui. Or, nous savons avec certitude que les choses ne se passeront pas ainsi, que notre sort sera celui de tous les hommes, que tous les malheurs peuvent fondre sur nous, que nous aussi nous pouvons ne pas revenir de la guerre et que nous mourrons sûrement un jour.
Mais cette science ne vaut que pour notre corps ; elle laisse intacte la conscience même que nous prenons de notre intimité spirituelle, c’est-à-dire d’un monde sur lequel aucun événement extérieur n’a de prise, dans lequel nous pénétrons par un acte personnel et libre et dont nous ne parviendrons jamais à être chassé, c’est-à-dire qui est éternel.
Celui qui consentirait à donner à ce sentiment toute son efficacité et toute sa présence, à le creuser jusqu’à son fondement, trouverait en lui sans doute l’apaisement d’une angoisse qui est toujours inséparable de la pensée de sa destinée : il y trouverait d’abord une sorte d’expérience de l’éternité, c’est-à-dire d’une intimité proprement unique et nôtre, qui est la seule que nous connaissions, mais ne peut être dissociée de l’intimité même du Tout, qui, elle, est proprement impérissable. Il y trouverait comme contre-épreuve cette vue évidente que les autres connaissent seulement de moi cette apparence qui est mon corps, comme je ne connais d’eux que cette apparence, qui est le leur, et que les corps sont soumis à la loi commune des apparences, qui est de changer et de se corrompre, au lieu que l’intimité échappe elle-même à ces lois en nous découvrant, par un acte de conversion spirituelle, cette signification de notre existence propre qui donne sa lumière à tout ce qui nous arrive.
C’est une grande erreur de penser que chacun de nous avance selon une ligne droite vers une fin lointaine et inaccessible. Chacun de nous tourne autour de son propre centre en agrandissant sans cesse le cercle qu’il décrit dans la totalité même de l’Être. Ainsi le rôle du temps est différent de celui qu’on lui prête presque toujours. Il n’est pas une fuite en avant où nous perdons ce que nous laissons derrière nous sans être sûr de jamais rien acquérir. Il nous permet d’envelopper dans une courbe que nous traçons autour de nous-même une région du monde qui est de plus en plus vaste, comme dans la croissance de la rose. Il nous permet d’unir à la perfection du repos, dans ce cœur de nous-même d’où toutes nos démarches procèdent, la perfection du mouvement qui ne cesse de les renouveler et de les enrichir. Il est bien différent du mouvement circulaire des anciens qui ne laisse subsister aucun progrès. Mais le progrès pour chaque être réside dans la réalisation graduelle de sa propre essence. C’est une alliance du fini et de l’infini qui l’oblige à tendre vers un état de parfaite maturité, où il ne meurt que pour fructifier.