Il est plus difficile qu’on ne croit de rester fidèle à soi. La paresse nous en détourne, qui nous livre aux causes extérieures, et aussi l’amour-propre par lequel, pour nous élever au-dessus de ce que nous sommes, nous devenons étranger à nous-même. Le véritable courage consiste à reconnaître notre vocation, qui est unique au monde, et à lui demeurer fidèle au milieu de tous les obstacles que nous rencontrons, sans nous permettre de jamais céder devant eux. Car ce sont ces obstacles qui la font éclater et qui l’obligent à s’accomplir. Et les tentations elles-mêmes ne sont que des épreuves, mais qui nous jugent.
La fidélité ne peut pas être séparée du temps. Elle m’oblige à garder la mémoire du passé, alors que pourtant ma vie recommence à chaque instant. Mais, s’il faut qu’elle recommence, est-ce pour rompre avec le passé et poursuivre toujours un objet nouveau en reniant tous ceux au contact desquels elle s’est formée ? Ou bien pour dépasser et promouvoir tout ce qu’elle a déjà fait en remontant sans cesse jusqu’à la source intemporelle de tous les actes possibles et, au lieu de se conformer trop rigoureusement à la pure lettre de ses promesses, à les réformer, à en faire un meilleur usage, à en accroître encore le fruit, même s’il faut pour cela en perdre quelquefois le souvenir ou changer ce souvenir en une volonté qui ne cesse de renaître et de se réparer ?
La fidélité m’oblige à poursuivre jusque dans l’action l’accomplissement de l’intention, sans me faire oublier pourtant que l’action apparaît dans un autre temps et qu’elle a trop d’épaisseur pour qu’aucune intention puisse d’avance la contenir. La fidélité n’est pas cette rectitude apparente pleine d’austérité et d’amour-propre qui refuse à l’action d’infléchir jamais l’intention ; mais tout le problème est de savoir comment il faut qu’elle s’infléchisse, si c’est en esquivant l’objet qu’elle avait visé ou en l’embrassant dans un cercle de plus en plus vaste.
Cette fidélité à soi nous donne une sorte de noblesse naturelle et spirituelle à la fois qui constitue la véritable conscience de soi. Mais Narcisse ne l’a point connue. Ce n’est point la fidélité à un objet ou même à mon passé, mais, au-delà de tout objet et de tout passé, à un certain dessein que nul objet et nul passé n’a pu remplir et qui ouvre toujours devant moi un nouvel avenir. Or c’est là une sorte de dessein que Dieu a sur moi et que je puis ne réaliser jamais. Alors, ma vie est manquée : elle s’est poursuivie pour ainsi dire hors de moi et sans moi, elle est restée dans un monde d’apparences et n’a cessé de passer avec elles.