Chacun de nous a l’ambition d’embrasser par sa pensée la totalité de l’univers. Mais il ne peut le faire que dans une perspective qui lui est propre. On a bien tort de vouloir que nous cherchions à abolir cette perspective pour atteindre les choses telles qu’elles sont. Car alors les choses nous échappent et cessent d’être en rapport avec notre vie : elles deviennent elles-mêmes sans vie. Ce n’est pas en nous détachant du réel où nous sommes placés que nous pouvons espérer de le mieux saisir. C’est en pénétrant en lui avec toutes les puissances et toutes les ressources qui nous appartiennent. La présence de l’être universel coïncide pour nous avec la réalisation de notre être individuel, au lieu de le surpasser et de l’exclure.
L’homme craint toujours de s’engager trop vite. On voit le plus prudent, comme le plus ambitieux, se réserver et attendre. Ils laissent donc passer le moment parce qu’ils convoitent un plus haut destin, ou que tout choix qui les sollicite leur ferme l’horizon et les sépare de ce Tout qu’ils sont avides d’étreindre. Mais l’être particulier que je suis, l’occasion qui m’est offerte et une certaine proportion qui s’établit toujours entre ma liberté et l’événement, m’obligent sans cesse à choisir ; et le choix même que je fais, loin de me limiter, me fortifie, en m’obligeant à introduire un ordre entre mes tendances. Il les unifie au lieu de les diviser. Il me donne une voie d’accès et une avancée dans le Tout qui valent infiniment plus que cette possession idéale que j’imaginais, mais que je refusais de commencer à réaliser, sous prétexte de la garder toute pure.
Nul ne peut attendre d’avoir découvert sa vocation avant de se mettre à agir : il y a un moment où il doit parier sur elle et courir le risque de ce pari. Et peut-être même faut-il que cette attente, cette découverte et ce pari, au lieu de se succéder dans les temps, se produisent ensemble à chaque instant. C’est là le drame même de l’instant.