Les peuples, comme les individus, ne peuvent avoir d’autre vocation que spirituelle. Ce n’en est pas une de conquérir les biens de la terre ou d’asservir les autres à soi. C’en est une de les libérer, de les rendre à eux-mêmes, de leur permettre de découvrir et de remplir la vocation qui à leur tour leur appartient. Ici, comme partout, on retrouve ce paradoxe admirable que nul être ne peut se réaliser lui-même qu’en coopérant à la réalisation de tous les autres.
C’est qu’il n’y a qu’un esprit auquel chaque individu, et même chaque peuple, participe par un acte personnel selon les dons qu’il a reçus. Il dépend de lui d’en prendre conscience et de les mettre en œuvre par une création ininterrompue. Il n’y a pas pour lui d’idée plus bienfaisante que celle d’un rôle qu’il a à tenir dans la formation de la conscience humaine, que nul ne peut tenir à sa place et sans lequel toutes les possibilités qui sont en lui ne réussiraient pas à voir le jour.
Cependant, on n’acceptera pas sans nuances cette vue trop simple que la conscience humaine est comme un être immense et anonyme dont chaque individu ou chaque peuple exercerait une fonction prédestinée. Il n’y a que la conscience individuelle qui soit un foyer de lumière propre, un centre original de responsabilité. Le génie de chaque peuple porte en lui sans doute le génie de tous les êtres qui le forment, qui subissent les mêmes forces et composent en lui leurs initiatives particulières. Mais les plus grands inventent quand les autres ne font que subir : ce sont toujours des étrangers au milieu de leur peuple ; ils ressemblent à des hommes venus de très loin et qui nous apportent quelque extraordinaire révélation.