L’individu, c’est le caractère, au sens le plus commun du mot, mais aussi au sens le plus fort et le plus noble. La volonté est toujours aux prises avec lui : mais c’est toujours le caractère que l’on retrouve, soit quand elle fléchit, soit quand elle triomphe.
En lui, le moi ne fait qu’un avec sa propre manifestation. Il exprime sa disposition intérieure la plus constante et la plus profonde, celle qui échappe à tout artifice. C’est de lui que dépend mon bonheur le plus intime et celui de ceux qui m’entourent. Mais on peut dire à la fois qu’il est moi et qu’il n’est pas moi ; il est moi plus radicalement que ma propre volonté, puisqu’il précède son action et qu’il lui survit, et il n’est pas moi, puisque je ne l’ai pas voulu et que ma volonté s’en détache, agit sur lui, cherche à le contraindre et fait effort pour l’obliger à la servir.
Pourtant, quand nous parlons de nous-même, ce n’est pas à notre caractère que nous pensons, mais à cet être purement possible, à cette pure liberté encore indéterminée et qui ne s’est point encore engagée, qui est pour nous la chose la plus précieuse qui soit dans le monde, celle dont la découverte nous donne le plus d’émotion. Et au moment d’en disposer, nous sentons aussitôt que nul être n’est rien que par la vérité ou l’erreur, le bien ou le mal dont il est en quelque sorte porteur. C’est cela que chacun voit, cherche ou fuit en lui-même, et non point sa nature individuelle, qui n’est rien qu’un obstacle ou un véhicule, qui n’a de sens et même d’existence que par la valeur qu’elle peut assumer et à laquelle elle est capable de nous faire participer.
Alors seulement il est permis de parler de vocation ; mais on voit que toute vocation est toujours spirituelle : elle est la découverte de notre véritable essence qui ne fait qu’un avec l’acte même par lequel elle se réalise. Avec elle, on peut dire de chaque être qu’il obtient « un nouveau nom que personne ne connaît excepté celui qui le reçoit ». Chaque être accède ainsi à une grandeur qui lui est propre, et l’on comprend pourquoi cette grandeur doit être à la fois donnée et conquise.