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L’oubli et l’indifférence, où nous venions chercher, l’un la distraction et l’autre la sécurité, suscitent paradoxalement en nous les deux formes opposées de la même inquiétude. Dans l’oubli nous nous laissons emporter par tous les mouvements du monde, mais nous ne disposons plus d’aucune ancre et d’aucun point fixe : d’où cette perpétuelle appréhension d’être entraîné par le courant, d’être toujours le jouet de circonstances imprévues et hostiles, de n’avoir jamais en nous la moindre ressource contre l’hostilité du sort. Dans l’indifférence au contraire nous sommes réduits à nous-mêmes et incapables de regarder rien d’autre : mais alors nous ne cessons plus d’éprouver notre propre insuffisance et notre dénuement infini. Celui qui ne pense qu’à soi, pense aussi toujours qu’il n’est rien. Il ne vit que par comparaison et cherche dans tous les avantages qu’il se donne une preuve qu’il existe. Mais dès qu’il renonce à cette comparaison et qu’il prétend fonder sa vie sur lui-même, il n’éprouve plus que le vide et le néant. Aussi son indifférence est-elle toujours apparente. Elle n’est qu’un refus qui le protège et qui traduit moins de force que de faiblesse. C’est de l’action de chacun au milieu du monde et en collaboration avec lui que dépend la formation de notre être véritable : or dans l’oubli nous sommes passifs et c’est l’action du monde qui nous brise ; dans l’indifférence, par crainte d’être brisé, nous nous défendons contre lui et nous cessons d’agir. Notre véritable substance s’évanouit dans l’oubli et dans l’indifférence : nous cherchions l’une dans le monde et nous n’y trouvons qu’une poussière d’événements ; nous cherchions l’autre dans le moi, et nous n’y trouvons qu’un désert où la pensée même n’a plus de prise.

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